Clellan dit que je suis une avant-gardiste vieux-jeu. Et elle se trompe rarement à mon sujet. J'dis ça, j'dis rien. [Modératrice polyvalente. Même condamnée, je reste à votre disposition. J'ai du temps dans ma cellule.] Monsieur, Madame le Juge, Mesdames et Messieurs les jurés, On condamne souvent les innocents, et il est de mon devoir de plaider coupable. Coupable oui ! Mais de quoi ? De tout, de trop et bien peu de choses à la fois, un peu comme chacun, aussi vous demanderai-je de l'indulgence dans votre sentence. Que les coups de votre jugement n'atteignent pas avec trop de violence la moindre part d'estime qu'il me reste. D'abord, l'Orgueil. Peut être. Sûrement. J'ai pu croire un instant que cette page pourrait vous retenir un instant plus long qu'il n'en faut pour lire trois lignes. Mais est ce vraiment de l'orgueil ? Ou un peu d'estime que je vous porte déjà ? A travers ma bravade, c'est votre patience que je loue ! Ne voyez vous pas comme ces mots se traînent dans l'espoir de vous faire baisser les yeux ? Que la longueur de ce paragraphe n'est qu'un prétexte pour une promenade à vos côtés, perdu.e.s dans les rues, peut être la nuit, sous la lumière rousse des réverbères ? Il n'est pas toujours évident de se sentir légitime quand votre attention se porte quelques instants sur ma personne. Alors, écrasée sous le poids de votre regard, mon torse se bombe afin de ne pas paraître trop chétif. Au dessus de mes épaules, flotte ma tête, et mon cou qui s'étend pour dominer un peu plus une situation qui s'enfuit toujours. L'orgueil, Mesdames et Messieurs les jurés, oui, peut être, certainement même. Mais n'est il pas déjà trop présomptueux celui qui se présente devant vous et ose croire que vous y trouverez de l'intérêt ? Ah l'Avarice … Celui là, d'accord. Je l'avoue. Il n'y a pas d'excuse, lorsqu'assise sur mes tas d'or, je contemple émerveillée la mince fortune que je laisse s' échapper et ce, avec toute la bonne volonté d'un Harpagon. Mais toute avare que je suis, n'ai je pas, moi aussi, Mesdames et Messieurs les jurés, le droit à quelque aveu de faiblesse ? Cet or, qui s'enfuit malgré moi, sera bientôt jeté, s'il faut boire le thé en votre compagnie. Sera bientôt poussé hors de ma bourse, s'il faut qu'il achète l'encre de nos lettres. Envolé ! Balancé ! Rejeté ! On n'a jamais trop d'amis à mettre dans son canapé quand les tasses sont pleines de thé fumant. De ce thé brûlant qui enfume la pièce et réclame à pleine de gorgée, les confessions du jour et les potins de demain. L'Envie, Oh oui ! Partout ! Tout le temps ! Mais oserez-vous me blâmer des désirs simples qui me mènent en avant ? Certes, parfois, assise dans un fauteuil, un cochon d'inde à la main, il est facile de s'abandonner, rêveuse, à ce penchant mauvais et bien malheureux de la jalousie. Ou pire ! Du renoncement !Mais l'Envie, Mesdames et Messieurs les jurés, l'Envie ! N'est il pas plus triste peine que de n'en plus avoir ? Que de s'asseoir, vide, sur le sol de la vie et remarquer alors qu'il n'y a rien à vouloir ? Qu'on possède tout ou qu'on ne veuille rien, cette âme inerte me semble bien plus triste que mon pauvre péché, et s'il faut payer le prix de votre justice, alors soit, j'accepte la peine avec la joie au c½ur ! Vient ensuite la Colère. Si peu. Voilà peut être ici le plus grand de mes crimes ! J'admire les esprits passionnés qui d'un souffle s'emportent pour une noble cause. J'applaudis aux grandes ardeurs qui trouvent des soldats aux pires injustices. Je m'émerveille de celles et ceux qui trouvent toujours la force de suivre les douleurs d'une situation inacceptable, et de la refuser, et de la combattre et de s'insurger. Moi, j'accepte. Penaude, immobile, contemplant sans agir ce que j'exècre, admirant de loin les défenseurs de mes convictions. Si parfois je m'emporte, c'est toujours pour un rien. S'il m'arrive d'exploser, c'est sans doute sans raison. Je n'ai pas de remède à l'indolence de mon tempérament, mais si vous sentez en vous la force de me porter à l'enthousiasme, alors je vous accueillerai avec joie et confiance. Rome ne s'est pas faite en un jour, dit on; en quelques jours peut être, saurez vous attiser le brasier somnolant de mon engouement ? Oh je vois comme vous me regardez ! Être ici déjà vous semble une confidence. Eh bien non ! Je m'insurge, je m'en défends, mais nulle Luxure vous ne trouverez à imputer à ma présence en ces lieux. Loin de me refuser aux délices les moins austères, j'ai la courtoisie et l'orgueil peut être, d'en refuser la fin si les moyens m'en déplaisent. Il n'y a pas de honte à satisfaire Eros, quitte à trahir Cupidon, mais je me refuse à sacrifier Vénus à la cause des satyres. Quittons dès lors l'Olympe, et revenons sur terre. Mesdames et Messieurs les jurés, mon sort est votre affaire, je trouverai toujours à m'y remettre et à m'en satisfaire. Gourmande je suis, gourmande je reste et je plaide coupable encore une fois. Entrez ! Entrez donc Monsieur ! Asseyez vous Madame ! Il n'y a pas un plat que nous ne pourrions partager. Si vous exceptez l'alliance aberrante du chocolat et de la menthe, alors je vous accompagne où que vos papilles nous guident. Je vous suivrai, vous entrainerai parfois ! pas un goût ne m'échappera. Qu'on amène les rôtis, les fruits gorgés du suc des ans, qu'on amène fromages, pâtés, gâteaux et vins fins ou triviaux ! Que Byzance soit ici. Oui, ici et maintenant ! Enfin, Mesdames et Messieurs les jurés, je dois bien avouer que je suis bien fatiguée, que cette plaidoirie a touché ma Paresse, et que bien vite il me faut vous quitter car je sens que vos yeux, comme les miens, se ferment de m'avoir trop écoutée. Il n'y a pas sur ce site plus miséricordieux que vous, je le vois bien. Qui aurait écouté et lu sans se plaindre, un si long discours, une si lourde confidence ? Aussi je sens bien que votre clémence est à ma portée, et je reviens sur l'heure à mon premier péché : Si quelque intérêt j'ai pu susciter, voyez déjà combien mon sentiment est tout à fait disposé à m'entretenir avec vous. Je suis coupable. Mesdames et Messieurs les jurés, graciez moi. Il ne vous coûte rien et il m'importe beaucoup. "Certes, je ne suis pas un saint Et quand la lumière s'eteint, Je n'ai pas toujours dit non Mais jm'en remet à Platon [...] Certes, je ne suis pas un prêtre, Ce serait mal me connaître, Et les soirs de pleine lune, J'en ai détournée plus d'une." "Comme un teckel trop bas derrière une levrette affolante, je cours en haletant derrière la femme d'esprit."
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