Avec M.D., jetons quelques pavés dans la mare.

Kantin Kantin
Zaguien
Inscrit: 2008-07-03 02:07:39
2011-06-04 13:37:16


C'est sur les conseils d'un inverti inscrit ici que je me suis intéressé à la bibliographie de Marguerite Duras — merci à lui dont je ne parviens à me remémorer le pseudo. Voguant dans les rayonnages de mon C.D.I. préféré, je me suis décidé à ouvrir un des écrits de ladite femme. Ce sera donc celui-ci : La Vie matérielle, un recueil de réflexions bigarrées sur sa propre vie.


Dans un des chapitres de l'ouvrage en question, M.D. ressasse la passion qu'elle a entretenue avec Yann, un homosexuel. L'écrivain est ainsi amené à penser l'homosexualité, à tenter d'y trouver une logique. Voilà donc le contexte dans lequel s'inscrit la citation mise en exergue :

« Ce que l'homosexuel aime comme son amant, […] ce n'est pas son amant, c'est l'homosexualité ».

Cette affirmation semble, en premier lieu, paradoxale (c'est-à-dire, qui va à l'encontre de l'opinion communément partagée). Néanmoins, celle-ci m'a immédiatement interpellé, faisant écho à une pensée qui m'a déjà effleuré le cervelet. En effet, lorsque j'ai entrepris un questionnement identitaire, lors de ces vastes tribulations de l'esprit qui tâchent de saisir l'intégrité du moi, je me suis efforcé d'inscrire mon homosexualité dans une causalité. La question principale à laquelle je voulais trouver une réponse était la suivante : pourquoi ai-je le sentiment d'être gay ? Après un long débat intérieur — fort passionnant au demeurant —, il m'est apparu que ce qui faisait de moi un inverti était peut-être moins l'attirance charnelle pour le mâle et ses attributs qu'un amour pour ce que l'homosexualité représente.

Dans ma conception des choses, l'hétérosexualité relèverait d'une lutte des sexes et serait, pour cette raison, le théâtre d'une irrépressible violence. A contrario, l'homosexualité, comme association de deux êtres de même constitution, porterait en germe la possibilité d'une annihilation de ce rapport de forces. Je sais cette représentation de la sexualité fausse, caricaturale — une domination similaire peut avoir cours au sein des couples homosexuels. Pourtant, celle-ci s'est ancré dans mon imaginaire. Deux éléments pourraient expliquer l'enracinement de ce préjugé dans ma caboche : d'une part, un modèle parental catastrophique, fait de sempiternelles disputes et menaces, de cris, de pleurs et j'en passe, m'a conduit à penser le rapport hétérosexuel comme fondamentalement conflictuel ; d'autre part, une initiation prématurée à la pornographie — laquelle présente la soumission de la femme à l'homme comme une norme — m'a précisément fait mépriser cet homme auquel je ne voulais en aucun cas ressembler.

Ainsi, l'homosexualité se serait présenté comme un havre de quiétude, aussi bien dans les rapports amoureux que sexuels, mettant sur un pied d'égalité les deux partis qu'elle joint. C'est peut-être la raison pour laquelle je m'en suis épris et la raison pour laquelle je persiste à la chérir.

Jusqu'à ce que j'ouvre La Vie matérielle, je ne parvenais pas à mettre des mots sur ma présente condition, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi je me sentais gay, alors même que je n'ai jamais réellement éprouvé d'amour pour un homme. J'aime l'homosexualité : voilà tout. J'aime l'homosexualité et les vertus que je lui associe — à tort ou à raison.

J'aime l'homosexualité ; il ne manque plus qu'à aimer les hommes…


Et vous, uranistes, saphistes, qu'en pensez-vous ? Avez-vous le sentiment, comme l'écrit Marguerite Duras, d'être homosexuel(le) moins par amour de cette altérité que par « amour de l'homosexualité » ?
Theol1 Theol1
Zaguien
Inscrit: 2004-01-06 12:01:00
2011-06-04 15:08:14
non seulement je n'ai pas ce sentiment, mais il me semble en plus un peu dangereux.
aimer conceptuellement l'homosexualité avant d'aimer les hommes, c'est faire une distinction majeure avec l'hétérosexualité : là où les hétérosexuels aiment les personnes de l'autre sexe "naturellement", de manière innée (ou acquise), les homosexuels feraient le choix d'une autre façon d'être, dans le but de s'inscrire en décalage de la norme sociale. cette logique a quelques conséquences immédiates : l'homosexualité est un choix, celui du "havre de quiétude", et l'homosexualité est fondamentalement différente de l'hétérosexualité puisqu'elle oppose ceux qui combattent la lutte des sexes avec ceux qui l'épousent (consciemment ou non).
ces deux axiomes sont à mon sens ceux contre lesquels tous les mouvements pour l'égalité se battent (et se sont toujours battus), je ne peux donc certainement pas les reprendre à mon compte.

en revanche, se surprendre à apprécier l'homosexualité en tant que concept (cette appréciation en étant la cause et en aucun cas la conséquence) peut avoir du sens, et je conçois que certains s'attachent à cette différence et aux opportunités qu'elle crée, celle de vivre différemment et d'avoir un regard autre sur la société.

mais dire que l'homosexuel aime l'homosexualité avant son amant sa patrie et sa création, c'est réduire toute son existence à son orientation sexuelle, et ça me semble relativement insoutenable.
je ne me jette pas sur Marguerite Duras, qui vivait dans son époque, au contact de personnes qui avaient été contraintes de faire passer leur homosexualité avant tout le reste pour disposer d'un droit d'existence, mais je suis persuadé qu'une telle opinion est foncièrement dépassée et trahit une méconnaissance de l'homosexualité "banale", qui n'est ni affichée ni revendiquée.

l'homosexualité en tant que référence culturelle et contre-norme sociale est marginale et n'existe à mon avis qu'en réaction au rejet de la société, et n'en est en aucun cas une caractéristique intrinsèque. et heureusement !
Anonyme
2011-06-04 15:27:53
Je crois que je suis un contre-exemple de ce que tu décris.

Certes, je suis très attiré par l'idée d'une relation amoureuse d'égal(e) à égal(e). C'est un idéal de relation qui me fascine. Mais trois facteurs viennent contredire ta thèse (si j'en ai bien compris la nature).

D'abord, je crois que c'est avant tout une attirance intellectuelle, plus que physique. Il me semble en effet que lorsque je suis attiré par quelqu'un, parfois au premier abord, d'autres après plusieurs années de fréquentation, je me sens naturellement "au-dessus" ou "en-dessous". C'est presque physique, et j'ai beau croire que la construction d'une relation véritablement stable nécessite le dépassement de ce déséquilibre, je n'ai jamais vécu d'histoire assez longue pour en attester. Il est vrai qu'il m'arrive de me sentir "à égalité" avec la personne concerné, toutefois c'est assez rare. Mais même si toutes les relations durables étaient fondées sur la stabilité, je ne te rejoins toujours pas.

En effet vient une autre contradiction : pour moi, cette stabilité est largement possible dans un couple hétérosexuel, et il ne me semble pas que j'aie pu penser le contraire à une quelconque année de ma jeunesse. Mes parents ont été et sont toujours un exemple dans une large mesure, aujourd'hui des amis vivent un couple tout à fait abouti. Certes j'ai été choqué par de la pornographie hétérosexuelle plus jeune, mais je le suis encore aujourd'hui, alors que la pornographie gay qui pourtant présente autant de soumission dans la plupart de ses films ne me répugne pas du tout.

Oui, les hommes m'attirent. Terriblement. Je ne sais pas si cela s'appelle amour, ce sont tout au plus des amours adolescentes, mais je suis devenu fou pour certains d'entre eux. C'est comme une drogue,quand je m'entiche de l'un d'eux, il me monte à la tête, je suis attiré comme un clou à son aimant, je ne peux pas détourner les yeux, et quand il me regarde dans les yeux j'ai envie de lui sauter dessus, de partir avec lui, je me sens à la fois protégé et vulnérable. J'ai bien pu être fasciné par une ou deux filles, l'une d'elle je m'en souviens encore, mais c'est différent, il y a une distance naturelle. Je suis peut être bisexuel, qui sait?
En fait, il me semble que je représente ton exact opposé sur les arguments que tu proposes, alors même que je désire tout autant une relation équilibrée.



As-tu pensé que ce rejet de la pornographie hétérosexuelle n'est peut-être pas simplement dû à un rejet de la relation dominant-dominé, mais au fait que ces films sont intrinsèquement glauques et choquants, et que, ne flattant pas tes bas instincts puisque présentant des relations hétérosexuelles, ils ont provoqué un dégoût en toi que tu n'aurais peut-être pas eu face aux mêmes relations entre hommes?
 
Lucas Lucas33700
Zaguien
Inscrit: 2004-01-06 12:01:00
2011-06-04 15:56:13
Sans aucune connotation péjorative, j'ai envie de dire : quel esprit torturé! Je ne cède pas très volontiers au ton compatissant non plus, mais là tout de même... L'histoire personnelle doit expliquer pas mal de choses sur ton point de vue malgré tout.

Tout comme theol1 et Haerthil, Je me sens à l'opposé de cette tendance. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours ressenti un attirance physique très puissante envers les garçons, qui s'est également associée dans bien des cas (mais pas nécessairement) à un penchant d'ordre intellectuel.

Le concept "d'aimer l'homosexualité" m'effraye assez autant qu'il me dégoûte. Il est père de la vague communautariste avec laquelle je garde mes distances. Je considère plutôt qu'être homosexuel offre une certaine opportunité d'avoir un regard différent sur le monde, mais cela n'est en aucun cas un constituant fondamental de l'identité, et encore moins un élément annexe que l'on aurait plus ou moins choisi.

Il me semble, quitte à répéter ce qui est déjà dit, que l'époque joue beaucoup, et si tu te sens comme les homosexuels qu'a décrit Marguerite Duras à l'époque où elle a écrit cela, je suis tenté de dire que c'est bien dommage. N'y vois cependant pas un manque de respect.

Pour ma part, je clame mon droit à l'indifférence, ni plus, ni moins. Et il n'est pas question de "rentrer dans le moule" comme des braves moutons pour y parvenir. Il faut simplement laisser le temps à la société, en la poussant un peu, de réserver à chacun la place qui est la sienne et de la respecter. L'homosexualité institutionnalisée comme mouvance contraire, bien que l'idée soit divertissante, me semble un délire ne menant nulle part.
Kantin Kantin
Zaguien
Inscrit: 2008-07-03 02:07:39
2011-06-04 16:17:11
theol1:Là où les hétérosexuels aiment les personnes de l'autre sexe "naturellement", de manière innée (ou acquise), les homosexuels feraient le choix d'une autre façon d'être, dans le but de s'inscrire en décalage de la norme sociale.

Ce n'est pas mon propos. Je n'ai à aucun moment parler de choix — ce n'en est pas un, selon moi. Et je dissous toute idée d'homosexualité comme acte militant contre un ordre établi. Cependant, j'émets l'hypothèse que peut-être, inconsciemment, je me suis révélé gay en réaction à ce que j'ai pu voir de l'hétérosexualité.
Aussi, je ne veux absolument pas généraliser mon cas. Sans doute mille chemins mènent à l'homosexualité. Je voulais seulement mettre la lumière sur l'un d'entre eux. Mais je reconnais que cela est étrange, même pour moi. Peut-être cette recherche de causalité est inepte, et ne trahit que ma tendance à rationaliser les choses.

theol1:Dire que l'homosexuel aime l'homosexualité avant son amant sa patrie et sa création, c'est réduire toute son existence à son orientation sexuelle, et ça me semble relativement insoutenable.

Ce n'est pas ce qu'écrit M.D.. Il s'agit d'"aimer l'homosexualité, comme son amant, sa patrie, sa création". Il n'est pas question de mettre son homosexualité au-dessus de toute chose.

Haerthil:As-tu pensé que ce rejet de la pornographie hétérosexuelle n'est peut-être pas simplement dû à un rejet de la relation dominant-dominé, mais au fait que ces films sont intrinsèquement glauques et choquants, et que, ne flattant pas tes bas instincts puisque présentant des relations hétérosexuelles, ils ont provoqué un dégoût en toi que tu n'aurais peut-être pas eu face aux mêmes relations entre hommes?

Oui, bien sûr, j'y ai pensé. Et c'est d'ailleurs bien ce qui s'est produit.

Haerthil:Oui, les hommes m'attirent. Terriblement. Je ne sais pas si cela s'appelle amour, ce sont tout au plus des amours adolescentes, mais je suis devenu fou pour certains d'entre eux. C'est comme une drogue,quand je m'entiche de l'un d'eux.

Il ne me semble pas éprouver la même attirance pour les hommes que celle que tu décris. Cela a sans doute aussi à voir avec le caractère : j'ai une sinistre tendance à l'asocialité et m'attache très difficilement aux gens. Bref, hormis quelques attirances demeurées insatisfaites, jamais l'amour n'a résonné dans ce petit coeur glacé.
Peut-être s'agit-il simplement de rencontrer les bonnes personnes.
Anonyme
2011-06-04 17:33:10
à trop formenter son idéal, on ne l'atteint jamais. Welcome le mythe du type au bac +7, qui attends désespérément son prince charmant depuis 40 ans. Entre nous, ce prince charmant ne viendras pas si on ne fait pas quelque concession sur sa qualité. C'est une vision pessimiste des choses, mais j'en ai aussi une optimiste. L'amour existe, il ne faut pas le chercher mais l'attendre.

"Mille chemin mènent à Rome" (Cela dit on peut partir de Rome pour manger une pizza chez Antonio, le corse, En Corsica , hein ? je m'éloigne, oui 8p)
Anonyme
2011-06-14 22:13:29
« Il n'y a de progrès, de découverte que vers la mort, il n'échappe à personne que l'adage tous les chemins mènent à Rome est une sorte de calembour, Rome ne pouvant signifier que mort que l'on a retourné . »
Rigaut.

Je ne sais pas répondre à ce sujet, mais Rome me fait penser à ça, et ça m'intrigue!
Idéaliser, c'est une manière d'écarter les mains aussi...
Mulch Mulch
Zaguien
Inscrit: 2008-06-26 04:06:51
2011-07-04 16:42:09
J'avais raté ce topic à l'époque (maudite vie coupée du monde). Là j'ai pas le temps d'en dire plus mais : Je suis parfaitement d'accord avec la phrase de Marguerite.

Je développerai quand j'aurais fini de cuisiner et que j'aurai lu toutes les réponses au sujet.