Quand je vois (oh amour à distance...) mon copain, l'exotisme est quotidien : restau chinois, ciné où les films asiatiques sont en bonne place, musique dans le même registre, et curieusement il aime faire les brocs et vides greniers.
Le weekend dernier n'a pas dérogé à la règle.

Au menu, soupe viêtnamienne, soupe chinoise de nouilles aux raviolis crevettes, poule façon cantonaise, cafés au lait glacé...
Surtout il m'a fait découvrir un film chinois extra, et a réussi a me traîner dans 3 brocantes en 2 jours, où j'ai trouvé -- hasard extraordinaire -- un objet extrêmement rare ayant un lien avec le film...!

Ce lien, ce fil conducteur, est la région de Lijiang au pied du plateau du Tibet, au nord de la province du Yunnan, dans le sud-ouest de la Chine. Cette région est habitée depuis des millénaires par des minorités ethniques, que les ethnologues regroupent dans la famille ethno-lingustique Tibéto-Birmane : Naxi, Mosuo, Pumi, Yi (Lolo),...

Le film est "Le dernier voyage du juge Feng", première réalisation du chinois Liu Jie, récompensé par le Prix Horizons au Festival de Venise 2006.
Avec une approche quasi-documentaire, il évoque les minorités ethniques des provinces reculées de Chine, à travers les pérégrinations de trois juges ambulants censés rendre la justice officielle, dans les communautés rurales du Yunnan ancrées dans leurs traditions.

J'ai trop bien aimé :
- la beauté des paysages montagneux, des villages, des objets et costumes ethniques (Mosuo, Pumi, Yi...)
- les image rares des "Gorges du Saut du Tigre", rapides du mythique "fleuve bleu" Yang Zi Jiang
- la dangerosité des chemins piétonniers qui mènent aux villages éloignés
- les traditions ethniques, notamment le matriarcat des ethnies Tibéto-Birmanes (les femmes ont plus de pouvoir que les hommes)
- les changements de la Chine contemporaine (la télé neuve transportée pendant des jours à dos de cheval)
- la survivance du droit coutumier, qui s'oppose au droit de l'Etat chinois
- l'indispensable "Emblème de la Justice chinoise", aux couleurs rouge et or, trimbalé à dos de cheval, ...perdu, ...retrouvé...lol
- le caractère foncièrement humain des personnages (il n'y a que 2 acteurs professionnels, les autres sont les habitants des villages)
- l'originalité du scénario et sa valeur morale : le vieux juge retrouve la même situation qu'il a connu quand il était jeune juge auxiliaire 20 ans auparavant
- l'humour et la légèreté pour traiter de situations souvent cocasses : par exemple, le cochon qui a déterré et mangé les restes d'un défunt
- la pudeur chinoise pour exprimer les situations dramatiques, accident mortel, suicide, séparation,... (qui nous fait généralement penser à tort que les chinois sont insensibles)
- etc, etc...

Je pense que ce film s'ajoutera à la liste des grands films chinois, je vous le recommande chaudement, il passe actuellement en salle.

Donc le lendemain mon cop m'emmène le matin à une grande broc, où on apprend pleins de trucs mais où les objets intéressants sont hors de prix, et l'après midi à un gros vide grenier dans un quartier très sympa.
Autant dire qu'on y voit que des conneries, de la vaisselle ébréchée au tourne disque 45 tours à bout de souffle...mais heureusement la bière est bonne.

Et oh surprise... sur un stand d'objets chinois aussi faux les uns que les autres, un authentique objet aussi rare qu'original : un phallus Naxi en pierre...!
Une extrémité est en forme d'être humain acroupis avec une tête stylisée, et l'autre ce que vous devinez, sculpté de façon très réaliste, et dans des dimensions qui n'existent pas à l'état naturel en Asie (environ 25 cm !). L'objet date probablement du XIX° siècle. http://www.za-gay.org/index.php?L=pictures.gallery&id=21638&pid=45053


Les Naxis ont été conquis par les Chinois sous la dynastie Qing ( 18ème siècle ) mais ont farouchement gardé leurs traditions. La tradition matriarcale ne plaisait pas aux Chinois. Les Naxi ont fait semblant de se plier à leurs règles ( mariage arrangé, inhumation des corps au lieu de crémation ) Mais en privé, ils restaient fidèles à leurs traditions millénaires qui venaient du Tibet, et la femme continuait à jouer un rôle de premier plan, diriger la maison, et faire tout le travail.

Selon la tradition matrilinéaire, les femmes n'avaient pas de mari, et les enfants ne connaissent pas leur père géniteur.
À l'intérieur des maisons, les hommes dormaient autour du foyer dans la pièce centrale, et les femmes avaient chacune leur chambre séparée, dont une porte donnait sur l'extérieur afin de recevoir discrètement leurs amants...

Surtout, les Naxis continuaient à pratiquer leurs rites chamaniques ancestraux, grâce à leurs prêtres, les Dongbas.
Le culte des Dongbas était animiste : il s'organisait autour des éléments de la Nature, et se pratiquait dans la Nature.
Le chamane était à la fois le prêtre mystique qui sait communiquer avec les esprits, le médecin, le conseiller, et le psychologue.

Les chamanes utilisaient des amulettes et autres objets magiques, dont des phallus en pierre.
L'usure de cet l'objet montre qu'il n'était pas utilisé de façon obscène, mais probablement tenu en main pendant une cérémonie destinée à convaincre les esprits d'aider les ladies à avoir des enfants...

Puis arriva ce qui arrive partout : les chamanes ont "pris leur retraite", et les amulettes ont été vendues à des antiquaires chinois, qui les ont revendues à des brocanteurs étrangers.
Ce brocanteur connaissait mal l'objet, et les clients hésitaient apparemment à acheter un objet aussi honteux : je l'ai eu à un très bon prix !

Reste à convaincre mes potes que c'est qu'un objet de collection.... et qu'il n'a pas d'autres usages....lol.