Je croyais être le plus normal des jeunes de mon âge. Banal, un peu mignon, un peu pantouflard, fêtard et sociable.J'avais eu des dizaines de copines, toutes plus belles les unes que les autres, et pourtant ce jour-là, ce fut lui qui m'intrigua...



J'écrasais la dernière cigarette de mon paquet dans le cendrier rempli à ras-bord des vestiges de plusieurs heures de trafic, assis à la terrasse d'un café bondé au coin de la rue Sainte Catherine. Il etait déjà 18 heures et je buvais la dernière goute de ce café infecte qui me faisait face, attendant ma meilleure amie, en retard comme à sa grande habitude. Il faisait frais et humide alors que nous étions en plein été, à croire que l'automne avait pris ses quartiers plus tôt cet année. Montréal se réveillait à peine de l'hiver rude qu'on sentait déjà le froid revenir à petit pas !
Il y a des journées, où je pourrais passer mon temps à regarder la foule s'amasser dans les rues, à damer le pavé avec ferveur et enthousiasme. Ces jours où l'on entend les gens de rives sud parler vite et ceux du centre parler avec amusement. Les femmes sont belles en ce mois de Juillet, certaines avec pour seuls habits une robe d'été à fleurs et un chandail en laine pastel. Certaines ont les cheveux coupés courts, laissant leurs visages ovales percés d'yeux couleur saphir rayonnés avec les rayons du soleil filtrant à travers les buildings. D'autres laissent leurs cheveux virevolter au vent, laissant par la même occasion leur parfum sucré embaumé les terrasses de café.
Cela faisait trois semaines que j'étais célibataire et il ne fut pas une seule journée sans que je tombe sous le charme d'une de ses créatures divines envoyés ici-bas pour perdre les c½urs tendres dont je fais partie, les entrainer dans un coin de rue sombre et leur arracher le c½ur. J'étais comme qui dirait, un de ceux qui tombe plus vite amoureux des inconnues dans la rue que leur ombre tombe amoureux de la pénombre. J'étais facilement impressionnable et très romantique, un irréductible fervent croyant aux coups de foudre et j'attendais qu'une de ses nymphes arrive et me prenne par la main.
Luce arriva donc avec plus d'une demi-heure de retard, une légère veste en cachemire sur le dos, avec un sourire en coin, comme elle en avait le secret. Ce genre de sourire qui me faisait oublier mon exaspération. Elle m'embrassa chaleureusement, s'excusa et s'assit à côté de moi.
« _Du coup, tu fais quoi ce soir ? me lança-t-elle en appelant le serveur.
_Je sais pas. Tu as prévu quoi ?
_ J'ai mon frère Matt qui doit venir dans dix minutes, pour m'emmener des papiers. Je pensais sortir avec lui en boite ! ça te tente ?
_Matt ? Ton frère gay ? lui demandais-je.
_ Oui, mon frère homo ! Me corrigea-t-elle. Il est adorable tu verras, il fait pas du tout homo.
_Oué, je m'en fiche, j'aime pas les hommes, ça changera rien !
_ Non, mais je te le dis ! »
Le serveur arriva en me regardant avec un regard insistant, me mettant mal à l'aise. Il prit la commande de Luce, sans la regarder, et se retira dans le bar en se retournant légèrement vers moi. Luce me regarda de même, en riant dans sa barbe avant de reprendre.
« _ Je crois que tu as une touche !
_ De quoi ? Repris-je avec confusion.
_Le serveur ! Il craque sur toi !
_ Tu dis n'importe quoi !
_Mais trop que si ! Je le sais ! Je le vois ! Insista-t-elle.
_ De toute façon, je ne suis pas gay, ça me fait une belle jambe !
_ Oui, mais bon c'est trop mignon ! poursuivit-elle avec amusement.
_Trop ! Dis-je avec ironie. Présente lui ton frère, c'est plus en adéquation !
_ Je pourrais ! confirma-t-elle en me gratifiant d'un clin d'½il espiègle. Du coup pour ce soir ?
_ Oui, pourquoi pas ! On va où ?
_ Ben au Queen's ! S'exclama-t-elle. Tu veux aller où ?
_Ben dans une boite normale ! Répondis-je avec étonnement.
_ Ben penses à Matt ! Faut que je le case ! »
Le serveur arriva avec le verre de soda que Luce avait commandé et je crus surprendre un clin d'½il de la part de ce dernier. Je restais sur le carreau un instant, comme si on venait de m'insulter. Ce n'était pas que j'étais homophobe, loin de là. J'avais des amis gays et lesbiens, que j'adorais. Mais j'avais jamais songé à intéresser la gente masculine. C'était bizarre, un peu étrange.
Luce ne releva pas ma réaction, trop occupé à faire de grands signes pour indiquer notre position à son frère. Je me retournais curieux, et mes yeux se posèrent sur un jeune homme d'à peu près ma taille, quoique un peu plus petit. Il avait les cheveux noirs coupés mi- long, un visage fin et rasé de près, ce qui le rendait soigné et agréable à regarder. Je me surprenais à parcourir sa silhouette avec intrigue mais sans plus.
Il s'approcha de sa s½ur l'embrassa chaleureusement avant de se retourner vers moi et de faire de même. Je restais un peu étonné, n'étant pas familier à se genre de comportement et mis cela sur le fait qu'il soit gay. Il s'assit face à moi et commença à discuter avec sa s½ur. Il avait une façon de se tenir, de parler, de rouler les « r » et d'occuper l'espace qui attirait mes yeux. C'était comme regarder un film documentaire, dont le sujet aurait été « Capter l'attention d'autrui, un art masculin ? ».
Au fils de la discussion, il me jeta quelques regards, au début innocent, puis commença à devenir insistant. Mais contrairement à l'autre fois, où je m'étais rapidement senti mal à l'aise, cette fois-ci je me pris au jeu. C'était comme si un fil était tendu entre lui et moi et que c'était à celui qui tirait le plus le fil, que le point revenait. Chaque regard échangé, donnait un point à l'autre.
Luce ne dit rien, regardant la scène passivement, continuant à mener la discussion avec son frère, mais je ne pouvais pas me concentrer sur leur propos. Je suis sûr qu'à cet instant, elle avait compris que je n'étais pas indifférent à ce jeune homme, que son frère m'avait tapé dans l'½il d'une certaine manière. Mais était-ce vraiment cela ? N'étant pas attiré par les hommes, je ne voyais pas pourquoi mon regard n'arrêtait pas de converger vers lui. Etait-ce sa voix ? Elle était douce et suave, un peu grave, mais pas trop, comme une voix de radio. J'étais plus pendu à ses lèvres qu'au propos qu'il tenait. Il aurait pu me demander n'importe quoi, j'aurais été incapable de répondre. Ou était-ce simple qu'il me rappelait quelqu'un. Le genre de déjà-vu ? D'ailleurs la complicité dans son regard devait avoir pour effet d'alimenter cet effet de déjà-vu. Mais que m'arrivait-il ?