Je m'extirpai de mon lit et me dirigeai automatiquement vers la cuisine où je pris automatiquement mon petit-déjeuner. Puis j'entrai automatiquement dans la salle de bain où je pris automatiquement une douche. Je sortis automatiquement de la cabine, pris automatiquement la serviette et m'essuyai automatiquement. Je me regardai automatiquement dans le miroir. Je ne vis pas mon reflet. Non. Un automate me faisait face. Je ne vivais pas. J'avançais. Automatiquement. Après cette constatation, je m'habillai automatiquement puis je sortis automatiquement. Escaliers, rue, bouche, métro, changement, métro, bouche, rue, hall d'entrée, ascenseur, couloir, bureau. Je lançai un bonjour automatique à mes collègues et m'assis puis commençai à travailler automatiquement. Les dossiers s'entassaient sur la surface de mon bureau. Voir tous ces papiers attendant sagement d'être traités me donna envie de vomir.
- Ça ne va pas ?
- J'ai fait des constatations assez perturbantes ce matin.
- Comment ça ?
- Tu connais la Complainte de la serveuse automate, une chanson de Starmania ?
- Ça ne me dit rien. Pourquoi ?
- Un moment, la chanteuse dit « Ma vie ne me ressemble pas ». Et c'est tout à fait ça pour moi.
- C'est-à-dire ?
- Je ne suis pas un automate à l'origine. Mais les événements m'en ont fait devenir un.
- Tu vas loin dans tes constatations toi. Tu es vraiment sûr que ça va ?
- Je ne t'ai jamais dit que ça allait ce matin.
- …Je crois que ça ne servira à rien de discuter avec toi pour l'instant.
- C'est ça. Laisse-moi à mes dossiers et, éventuellement, mes constatations.
Je continuai la journée de manière automatique.

Je me couchai et passai une nuit comme les autres. Le lendemain, je m'arrachai difficilement de mon lit. Pourquoi je me levais ? Rien ne m'obligeait à quitter cet endroit chaud et douillet où je dormais (et le seul où je me sentais véritablement bien). Rien. Rien à part ces satanés dossiers qui n'en valaient même pas la peine. Néanmoins, je me préparai en vue de les retrouver et de leur fournir l'attention qu'ils voulaient. Je refis le même chemin que tous les jours et croisai les mêmes personnes. Je refis les mêmes tâches. Seuls les dossiers différaient. Ma vie était d'un ennui.
- Ça va mieux qu'hier toi ?
- … ?
- H. m'a dit que tu n'avais pas l'air d'être dans ton assiette hier.
- « Ma vie ne me ressemble pas ».
- Oui. Qu'est-ce qui ne va pas ?
- J'ai des dossiers à faire.
Je lui fis comprendre silencieusement que le patron écoutait et retournai à mon travail. Cependant, mon esprit était ailleurs. A la recherche de ce qui pouvait combler ce vide que je ressentais au fond de moi. Ce vide qui venait de je ne sais quoi. Pause déjeuner : sandwich fade, café insipide. Rien n'avait de goût ce jour-là… Rien ne suscitait mon intérêt. Tout me laissait de glace. J'espérais que le lendemain serait mieux. En arrivant chez moi le soir, je décidai de regarder mon film préféré. Un léger intérêt. A la fin, j'écoutais un album de mon chanteur favori. Je restai encore de glace. Je mis un album dont les paroles se voulaient humoristiques. Même effet que le film. Je compris que seul l'humour pouvait me sortir de cet état apathique. Je remis au lendemain. Il était tard. Je préférais aller me coucher. Là au moins, j'étais sûr que j'irais bien.

Une de mes amies travaillait avec moi. Elle vint me voir.
- Apparemment ça n'allait pas fort hier et avant-hier. Qu'est-ce qui n'allait pas ?
- La même chose qu'aujourd'hui. Au début, j'ai pensé au coup de blues du lundi matin mais là, ressentir la même chose deux jours plus tard, c'est bizarre.
- Qu'est-ce qui t'arrive exactement ?
Je lui résumai la situation et lui parlai de mes expériences de la veille.
- C'est inquiétant. Tu n'as pas un peu trop écouté Starmania toi ? Je veux bien que le fond soit vrai. D'ailleurs, il l'est. Mais dans ton cas, c'est un peu poussé.
- Sérieusement, je ne trouve aucun sens à ma vie. Je suis loin du bonheur.
- Personnellement, les petits tracas de la vie font que ma vie me satisfait.
- Oui mais toi, quand tu te lèves le matin, tu as quelque chose à faire : t'occuper de ta famille. Moi, je me lève pourquoi ? Pour m'occuper de dossiers qui me gavent. Je ne peux plus les voir. Si je m'écoutais, je les jetterais par la fenêtre.
- Tu as pensé à aller voir un psy ? Il pourrait t'aider.
- Mouais. Je ne suis pas sûr.
- Je veux bien vous laisser un peu plus de souplesse mais ce n'est pas une raison pour en abuser. Par respect pour vos collègues.
- Nous travaillons en même temps patron.
- Vous savez, vous devriez installer une caméra ici, vous verriez que nous parlons mais, en même temps, nous faisons le travail qui nous incombe.
Il ne répondit rien.
- Tu lui as donné une idée, je crois.
- Qu'est-ce que ça peut faire ? Personnellement, je n'ai rien à me reprocher. Nous avons toujours travaillé en parlant et jamais un seul reproche.
- Oui. Mais fais attention, tu as une famille.
- Il sait parfaitement qu'il ne peut pas nous renvoyer, dit-elle en baissant la voix. Nous sommes bien trop importants pour le cabinet. Il ne se risquerait pas à nous laisser aux mains de la concurrence.
- J'avoue.
Nous échangeâmes un sourire complice et continuâmes à parler en silence jusqu'à la pause déjeuner. Comme nous avions le temps, elle m'invita au restaurant pour me changer les idées. Elle me parla rapidement des bêtises de sa fille. Mais l'essentiel de la conversation fut tournée vers des hypothèses quant à mon état. Après le repas, comme nous avions encore du temps avant de reprendre le travail, nous fîmes une promenade dans les rues de la ville. Voir d'autres lieux, d'autres personnes et l'air frais me firent du bien. J'étais un peu mieux pour reprendre l'étude de mes dossiers. Aucun de ceux que je fis cet après-midi là n'était déjà passé entre mes mains. Ça me changeait. Nous décidâmes de manger tous les deux le soir puis d'aller au cinéma. Quand je rentrai chez moi, j'étais mieux que les deux jours précédents.


A suivre...