L'actualité, ces derniers temps, a été riche en événements qui concernent, de près ou de loin, l'homosexualité. Certains d'entres-eux ont marqué nos esprits de chagrin et d'autres nous ont rendu le sourire. Ceci prouve que ce sujet est toujours au c½ur des préoccupations. Il l'est sans doute plus qu'à toute autre époque.

C'est donc le moment opportun, me suis-je dit, de tenter de faire un bilan et de livrer une vision, parmi d'autres, de ce qu'a été l'homosexualité, de ce à quoi elle ressemble aujourd'hui et du visage que nous voulons lui donner dans l'avenir.L'homosexualité existe depuis la nuit des temps. Jadis reconnue par les grecs de l'antiquité, elle devint, avec la montée en puissance des religions révélées, le terreau des pratiques lucifériennes et hérétiques. Ce n'est guère pour autant – n'en déplaise aux tenants d'une société purgée du péché – que des hommes se sont contenus de vivre leur différence sexuelle. Toutefois, cette concupiscence tant honnie ne dépassait pas le seuil des lupanars et autres lieux ombrageux. Avec l'arrivée du siècle des Lumières et la naissance du mouvement libertin, et malgré une tentative de libérer la société du poids écrasant de la religion, l'homosexualité resta toujours tapie dans l'ombre. L'ère napoléonienne sonna, quant à elle, le glas d'un recul net en matière des Droits de l'homme et l'apogée d'une société misogyne et patriarcale à souhait.
Il fallut attendre plus d'un siècle et demi pour qu'enfin l'homosexualité soit quasiment (tout dépend finalement du lieu) débarrassée des plus ignobles préjugés et qualifications qui lui collaient à la peau. Et que ceux qui baisseraient les bras, pensant que la bataille est gagnée, que les droits sont acquis et irrévocables, se détrompent : la route est encore longue et parsemée d'embuches.
Etre gay, comme on dit dorénavant, c'est être conscient de sa différence, l'assumer au quotidien, lutter contre des résidus d'a priori qui gangrènent les esprits. Après avoir clamé haut et fort aux Etats et à l'opinion publique que la discrimination devait cesser pour faire place à la tolérance et à l'égalité de traitement, et après avoir obtenu ces garanties, désormais coulées en textes de loi, le travail en aval doit commencer. Il est temps d'agir, en tant que citoyens informés des enjeux auxquels nous devons faire face, pour enrayer l'obscurantisme et l'ignorance aux dehors trompeurs.
Car ce qui nous semble acquis aujourd'hui n'est rien d'autre qu'un germe. Il faut encore lui aménager une terre fertile, l'abreuver, et l'éclairer pour qu'il s'accroisse et s'épanouisse, tel un lotus aux pétales innombrables.
Mais, très souvent, une autre tâche préside à un tel exercice. Il s'agit de l'introspection, de la connaissance de soi, du « Gnothi seauton » des grecs. Car « celui qui a la guerre en soi ne peut avoir la paix avec les autres » (Nietzche). Pour se positionner dans le monde, par rapport aux autres, pour dialoguer et entrer en communion avec eux, pour revendiquer des droits, pour faire reconnaitre et accepter sa différence, il faut savoir qui « on est ».
Et la règle vaut pour toute personne, fut-elle gay ou non. Force est de constater, tout de même, que certains ont plus de facilité que d'autres. « Nous, mortels, nous avons tous en naissant la même peau, mais, à mesure que nous grandissons, le destin se plaît à nous diversifier, comme si nous étions de cire, et à nous mener par des sentiers multiples vers une seule fin : la mort. Il y a des hommes qui doivent prendre le chemin des fleurs, pendant que d'autres sont poussés à travers chardons et nopals. Les uns possèdent un regard tranquille et, au parfum de leur bonheur, ils sourient d'un visage innocent ; les autres, accablés du soleil violent de la plaine, se hérissent comme la vermine pour se défendre. D'un côté, pour embellir son corps, le fard et les parfums ; de l'autre, les tatouages que nul ensuite n'est capable d'effacer... » (Camilo José Cela).
Lorsqu'on grandit dans un monde où la normalité et le conformisme sont l'étalon autour duquel gravite l'existence de chaque individu, où « pour être quelqu'un », il faut suivre un chemin tracé à l'avance et qui, par définition, est le « bon » chemin, il est ardu de concevoir qu'on ne colle pas toujours avec ce modèle. Parfois, les parents aiguillonnent leurs enfants, les accompagnent dans cette découverte de soi et des autres, mais parfois aussi, ils les laissent livrés à eux-mêmes, voguant sans repères dans l'océan des âges. D'autres les enchaînent, leur mettent des ½illères, et d'une main de fer, leur font prendre des chemins sans jamais les laisser s'exprimer, ni les laisser goûter à la liberté.
Lorsque, depuis le plus tendre âge, on vous ressasse des phrases ou des idées comme : « quand tu grandiras, tu te marieras et tu auras des enfants », le jour où vous vous rendez compte que ce rêve pieux ne se réalisera jamais s'apparente à un véritable traumatisme, à une douche froide qui vous arrache brusquement à des attentes tissées de mensonges et imbibées de formol.  
Le n½ud gordien n'est certes pas facile à défaire, et très souvent les mots nous manquent pour exprimer l'ineffable secret. Mais une fois que la bile noire naguère enfouie au plus profond de nos entrailles en est extirpée, la mélancolie laisse place à l'espoir, à ce que Gabriel Péri appelait « des lendemains qui chantent ».  
Il serait erroné de croire qu'un seul acte suffisse ; l'affirmation de soi est un processus constant, qu'il faut réitérer à mesure que l'on rencontre de nouvelles personnes et que l'on vie de nouvelles expériences. C'est un message dont les contours doivent sans cesse être redessinés pour les adapter à l'instant présent. C'est également, pour certains, une raison de vivre, voire  un mode de vie qui guide leur existence et lui donne un sens. Peu importe le moyen par lequel on parvient à véhiculer ces idées de tolérance, de respect, et de vivre-ensemble, l'essentiel est de toucher les esprits pour espérer in fine que les mentalités progressent.
Faut-il dès lors que l'homosexualité, longtemps synonyme de marginalité et porteuse d'un message contestataire, fasse partie intégrante de cette « normalité » qui tend de plus en plus à être décriée ? Faut-il, qu'au lieu d'entendre nos parents nous dire « fais des enfants et marie-toi », on les entende dire « sois gay ou hétéro » ? Faut-il, en somme, que ce qui autrefois était une « anormalité », voire même une « anomalie », devienne aujourd'hui une fatalité ?
Poser la question c'est y répondre. La société en devenir ferait mieux de se décarcasser du trop-plein de conformisme, de conservatisme, de préjugés, et d'ignorance. Nous n'allons pas, par prétexte de vouloir « dé-diaboliser » l'homosexualité, joindre la bêtise à la bêtise. Car la tentation est grande d'emprunter un raccourci dont l'apparence trompeuse n'est qu'un vaste simulacre et dont le socle instable nous amène à tituber.
Prendre le temps d'échafauder des bases solidement charpentées, en évitant de succomber aux écueils et aux guets-apens, nécessite plus de labeur. Mais c'est le prix à payer pour asseoir durablement la tolérance, le respect face à différentes formes d'amour et de bonheur.
Nul besoin de se leurrer ou de vivre dans l'illusion, en tant que gays, nous serons toujours différents. Et c'est dans cette différence que nous devons puiser notre force. Et gare à ceux qui se reposent sur leur lauriers en étant persuadés que le plus dur est passé et qui oublient, par inadvertance ou par manque de courage, que des femmes et des hommes ont dû se soulever, voire même payer de leurs vies pour qu'ils puissent vivre confortablement. Et qu'ils se gardent de railler ceux et celles qui déambulent dans les rues attifés d'un drapeau multicolore ou le torse nu car c'est par de telles actions, aussi ténues puissent-elles être, que tout commence.
Aurions-nous seulement la bravoure et la clairvoyance de saisir le flambeau et de raviver une flamme qui ne cesse de s'amenuiser ?  
Ilias