Du Japon, on connait les mangas, le kawai, les geishas, les samouraïs, les ninjas, ... mais connaissez-vous le théâtre japonais ?

Il était une fois, en 1603 (ça rime en plus), une prêtresse qui s'appelait Okuni qui faisait des spectacles. Oui, c'était au Japon. En même temps, si avec son nom et avec le nom de l'article vous l'avez pas encore pigé, c'est que vous êtes un peu con, mais bon, passons.
Bonne comédienne, elle jouait aussi bien les rôles masculins que féminins. Une scène où elle interprètait justement un homme en train de s'amuser dans un bordel (mesdames, n'y voyez aucune référence avec son nom évocateur) fit tellement scandale, qu'on lui demanda gentiment d'arrêter de faire des bêtises.
Du coup, d'autres dames, qui elles pratiquaient une autre sorte de culte, un peu plus ... érotique (bref, des putes, quoi), ont commencé à reprendre le concept en utilisant comme scène des lits de rivière asséchés. Ça fait pas rêver, mais au moins il y avait de la place, c'était vide, et au 17ème siècle quand on était une pute qui voulait faire du théâtre, on n'avait pas trop intérêt à demander l'Olympia.
Ce "kabuki des prostituées" (kabuki/歌舞伎 étant bien évidemment la contraction des idéogrammes ka/歌 : "chant", bu/舞 : "danse", et ki/伎 : "compétence technique") connut un franc succès, peut-être un peu lié aux danses suggestives qu'effectuaient avec tant de grâce ces péripathéticiennes en pleine nature. Mais bon, ça restait sans doute quand même moins glauque et plus poétique qu'une backroom un samedi soir, nous sommes au 17ème siècle, voyons.
Le premier vrai théâtre de kabuki vit le jour en 1624 à Tokyo (enfin, Edo à l'époque). Ça marchait plutôt bien, mais un jour en 1629, le gouvernement pas très marrant a décidé de vachement restreindre le quotidien des putes, et donc d'interdire les représentations de troupes de femmes. Par contre, les mecs qui avaient eux aussi commencé à jouer leurs pièces entre mecs depuis 1612, et qui commençaient à bien concurrencer les filles, avaient le droit de continuer à jouer, bien sûr. Sexisme, vous avez dit ? Meuuuh non, nous sommes au 17ème siècle, voyons.
Bref, du coup, ça dansait un peu moins érotiquement, et ça faisait un peu plus de postures dramatiques. C'est un peu comme si on passait d'un coup de Sexy Dance 4 à Il faut sauver le soldat Ryan en zappant à la télé. Les pédés mecs jeunes jouaient du coup les rôles féminins, et mine de rien ils commençaient à faire les mêmes bêtises que les prostituées. Du coup, hop, interdiction pour les jeunes de jouer. 17ème siècle, remember ?
On en arrive donc  en 1653 au "yaro kabuki", le kabuki des "homme mûrs" (comprendre : des vieux). Et là, ils se sont quand même dit qu'il faudrait arrêter de faire des bêtises, et ils ont commencé à jouer avec sérieux, style, sophistication, etc. Et c'est à peu près à partir de ce moment là que le kabuki tel qu'il existe aujourd'hui s'est forgé. Bien sûr, ça a un peu évolué après, on a rajouté des décors, du maquillage, différents styles, ... mais dans l'ensemble ça reste quand même très traditionnel, assez "17ème siècle".
On compte aujourd'hui environ 90 acteurs de kabuki, dont certaines femmes de temps en temps. Hollywood peut se rassurer, la concurrence est assez faible.
 
Mais les filles dans tout ça ? Et bien pendant 3 siècles environ, il était difficile pour elles de jouer dans des pièces. Mais en 1913, un industriel ferroviaire voulut attirer la clientèle sur ses lignes de train. Jugeant le kabuki trop démodé, il s'est dit qu'il aurait plus de succès s'il créait une troupe avec que des femmes (le petit coquinou ...)
C'est donc pour promouvoir une ligne de chemin de fer que la première comédie musicale entièrement constituée de jeunes japonaises vit le jour. Logique.
Comme elle a été créé à Takarazuka, il l'a appelé la Takarazuka Revue (parce que oui, ça chante et ça danse). Elle se produit dans le Grand Théâtre Takarazuka à Takarazuka, ainsi qu'au Théâtre Takarazuka de Tokyo. "Bonjour, 2 places pour la dernière Revue Takarazuka de la Takarazuka Revue au Grand théâtre Takarazuka de Takarazuka." Au moins, t'es sûr de pas te tromper de pièce.Parfois elles font des tournées au Japon et même à l'étranger, et avec le temps elles ont monté de plus en plus de spectacles, parfois des reprises de Broadway, de mangas ou de grands films, style Autant en emporte le vent. Tous les rôles sont joués par des femmes, le public est à 90% féminin, et ce sont les actrices de rôles masculins qui ont le plus de lesbiennes fans à leurs pieds.
Tous les ans, un bon millier de jeunes filles auditionnent pour y entrer, et les 40 qui réussissent vont passer 2 ans à étudier à fond avant de pouvoir jouer la moindre pièce (enfin, si elles arrivent au bout). C'est vers la trentaine que certaines auront les 1ers rôles, et quelques années plus tard, elles se reconvertissent dans le cinéma, le spectacle ou à la télévision. Car oui, autant dans le kabuki, les maîtres mots sont "puissance, sauvagerie, intensité, drame", autant chez leur équivalent féminin, ce sont "grâce, beauté, modestie". Du coup, une passées 35 ans, bye bye les starlettes.
 
On peut alors se demander (car nous sommes quand même sur za-gay), si un homme est plus à même qu'une femme de jouer le rôle d'une femme idéalisée par les hommes. Et vice-versa pour les femmes.
Imaginez la réaction de Christine Boutin, si en France on osait travestir les rôles principaux des plus grandes pièces. Au Japon, ça n'a pas l'air de leur poser plus de problème que ça. Bon, après c'est sûr qu'assez tôt on a compris qu'on pouvait aussi créer des troupes mixtes, mais bon.
Il reste assez intéressant de voir qu'on peut transcender la barrière des sexes au nom de l'art sans avoir Civitas qui gueule au blasphème et à la rédemption.