L'adaptation de la bande dessinée "Le Bleu est une couleur chaude" au cinéma a valu au réalisateur Abdellatif Kechiche et aux deux actrices principales (Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos) une Palme d'Or à Cannes. La récompense vient s'opposer à l'éternel problème de l'invisibilité lesbienne dans la question LGBT. Lorsque Colette affirmait : « Il n'y a pas de Gomorrhe.[...]Intacte, énorme, éternelle, Sodome contemple de haut sa chétive contrefaçon. », elle ne se doutait sûrement pas que la représentation de ladite Gomorrhe à l'écran mettrait plus d'une gomorrhéenne en rogne. Rencontre avec Quentin Médrinal, un jeune acteur au casting de "La Vie d'Adèle" pour avoir un avis intérieur sur la très controversée Palme d'Or 2013.

     Si elle n'avait pas fait l'unanimité, Le Bleu est une couleur chaude, la bande dessinée de Julie Maroh publiée en 2010,avait du moins convaincu une part importante du public LGBT. Au cœur de ce public conquis, l'annonce de l'adaptation cinématographique de l'œuvre avait tout de suite divisé les convaincus en deux catégories : les enthousiastes, impatients de retrouver Emma et Clémentine à l'écran, et les sceptiques, inquiets de voir l'histoire qu'ils aimaient maladroitement modifiée lors de son passage au 7ème art.
Et de fait, dès l'attribution de la palme d'or lors du festival de Cannes 2013 à Abdellatif Kechiche, le réalisateur et aux deux actrices principales, le champ de bataille était ouvert. Une salve de protestations fait face aux éloges du festival, brocardant notamment les conditions de tournage du (très) long-métrage. Il y eut bien évidemment  l'intervention paranomophobe de Christine Boutin, moquée immédiatement par l'ensemble de ces lesbiennes qui se sentaient enfin gagner le combat de la visibilité.
    Seulement, si l'adhésion au film est globalement hétérogène, un avis semble réunir tous les partis : les fameuses scènes de sexe. Les prudes s'insurgent de les  voir représentées, la plupart des spectateurs s'étonnent de leur longueur, les lesbiennes n'en croient pas leurs yeux. Les rires de la salle accompagnent les gémissements des deux actrices, le jugement tombe : pas crédible. Violemment parfois. Entre la critique élogieuse d'Audoin Desforges publiée dans Libération, et celle de la blogueuse Mawy, l'écart est éloquent. Les discours autour de La Vie d'Adèle sont surtout des discours sur la vie des autres, celles qu'Adèle devait sauver de l'anonymat culturel du « grand-public » et qui se sentent trahies. C'est ainsi que Julie Maroh approuve les choix d'adaptation de Kechiche en tant qu'auteur de la bande dessinée originelle mais s'interroge sur la représentation érotique au cœur du film et ce, en tant que lesbienne. Emma, « la fille aux cheveux bleus », était sur le papier pleine de doutes. A l'écran, nous voyons évoluer Léa Seydoux en gouine affirmée, dévalorisant son institutrice de copine, pataugeant dans les insultes sexistes comme Adèle-Clémentine dans son mucus lorsque vient le temps de la rupture. Moins blessée que bourreau, la métamorphose du personnage d'Emma pose le rapport amoureux dans une économie bien différente de celle insufflée dans la bande-dessinée. Le procès n'est plus artistique, il est clairement militant : Kechiche affiche des ambitions réalistes, la ville de Lille devient un personnage autant qu'un décor et pourtant, les tableaux du quotidien mettent mal à l'aise les premières concernées … Quitte à plaire aux autres.
    Aussi les critiques de la dernière palme d'or semblent hétérogènes surtout parce qu'elle s'échelonnent sur plusieurs niveaux : un point de vue artistique, un point de vue humain (notamment concernant les conditions de tournage) et un point de vue militant LGBT. Unanimement pour une fois, La Vie d'Adèle suscite en tous cas des émois passionnés, pomme de discorde évidente des trois plans d'analyse du film.

 

 

Parce qu'il est difficile pour un public éloigné des lieux de tournage (Lille et sa métropole) d'accéder à un avis interne, zag est allé à la rencontre de Quentin Médrinal, un jeune acteur qui incarne Eli, un élève du lycée d'Adèle dans l'adaptation d'Abdellatif Kechiche.

 

 

Bonjour ! Merci d'avoir accepté de répondre à quelques questions.

1/Comment en êtes-vous venu à faire partie du casting ? Quels sont les souvenirs les plus marquants de ce long tournage de La Vie d'Adèle auquel vous avez participé ? Une ambiance particulière ressort-elle de cette expérience ?

 

Je pratique le théâtre depuis une dizaine d'année à la "Belle Histoire". Une des intervenantes, m'avait conseillé de déposer mon CV au pôle emploi du spectacle à Lille pour pouvoir participer à des figurations car j'ai toujours rêvé de "voir" le déroulement d'un/une film/série. Il se trouve qu'un jour, Baïja (assistante de casting) m'appelle pour me proposer un casting pour un second rôle dans un film, Le Bleu est une Couleur Chaude, le titre d'origine. J'ai en premier lieu refusé à cause de mes études (le baccalauréat) mais au deuxième coup de fil, je me suis dis que je passais certainement à coté de quelque chose, j'y suis donc allé et trois semaines après, j'ai appris que j'étais pris pour interpréter le second rôle d'Eli, ami de lycée d'Adèle. 
J'ai trois souvenirs dont j'aimerais parler, tout d'abord, le premier jour de tournage, c'était la première fois que je voyais une équipe de tournage et le réalisateur, ses premiers mots étaient "Bonjour Quentin, félicitation et merci d'être là", je suis resté bouche-bée connaissant son envergure cinématographique. Ensuite, le tournage d'une de mes scènes "phares", qui n'est pas présente au montage mais dans la bande dessinée : la scène du baby foot. Nous avons joué pendant près de 2 journées, face à la caméra, l'excitation compensait mon stress . C'était juste génial . Enfin, le Festival de Cannes, la montée des marches, le film en avant première, les gens qui me félicitent sans me connaitre, les soirées totalement démesurées et bien sur la consécration : La Palme d'or ! Tous ces rêves réalisés je les dois à Abdel, j'étais sur une autre planète pendant tout ce tournage donc pour moi, il était même trop court. 

2/ Maintenant que le film est sorti en salle, quels sont les retours que vous avez pu entendre à son propos ? Notez vous des appréciations différentes d'un public à l'autre ?

Beaucoup de personnes  de mon entourage ont vu le film, car j'y participe mais également car il a eu la Palme d'or. Je n'en ai entendu, en général que du bien. Les seuls reproches sont qu'il est un peu long et que certaines scènes sont gênantes au bout d'un moment mais ça ne retire  rien à la qualité remarquable de ce film. En effet, mes amis d'une vingtaine d'années, très peu cinéphiles, ont voulu en priorité me voir et n'ont pas forcement apprécié l'intégralité de l'oeuvre. Mes parents, eux, ont adoré et sont contents que j'aie pu participer à la réalisation de ce film . Enfin, le film étant basé sur l'amour entre deux femmes, les avis des personnes gays que je connais sont assez mitigés, certaines me décrivent le film comme intense, passionnant et très réussi mais d'autres ont trouvé des longueurs et de l'exagération dans les sentiments.

 

3/ Quel est votre avis personnel sur le long-métrage ? Des déceptions par rapport à ce que vous aviez perçu de l'intérieur ? Des bonnes surprises ?


Je ne suis pas très bien placé pour parler du film, j'ai forcément adoré, je l'ai déjà vu trois fois ( à Cannes, en Avant-première et avec une amie) et à chaque fois, j'ai ressenti autant d'enthousiasme, de fierté et de plaisir. Bien sûr, il y a quelques déceptions comme des scènes coupées au montage que j'aurais aimées voir à l'écran mais rien de bien méchant. La surprise, c'est mon invitation au festival de Cannes. Je n'aurais jamais pu imaginer y participer de la sorte. Egalement, se voir autant à l'écran, et voir son nom dans un générique, pour un premier film ... C'est juste magique.

 

4/ Connaissiez-vous la bande dessinée de Julie Maroh avant de rejoindre le casting du film ? En avez-vous connaissance depuis ? Si oui, que pensez-vous de la comparaison des deux œuvres ?

Je ne savais même pas qui était Julie Maroh, je ne connaissais pas cette BD . C'est une fois le premier casting passé, que j'ai pris connaissance, par curiosité tout d'abord, de la BD mais ensuite, je m'y suis intéressé de plus près pour interpréter le personnage qui m'était destiné. Au début le film devait coller d'avantage à la BD d'origine, c'est pour cela qu 'Abdel nous a fait jouer des scènes présentes dans la BD. De ce que j'ai compris, l'éclipse de fin où Clémentine (Adèle pour le film) passe de l'adolescence à l'âge adulte, puis sa mort, dérangeant Abdel.  C'est une adaptation de la BD, le réalisateur du film a imaginé une histoire un peu différente.  Il s'est largement inspiré d'une oeuvre récompensée au festival d’Angoulême , la BD et le film sont très réussis. 

5/ Comprenez-vous les réticences dont le film a pu faire l'objet ? Vous paraissent-elles justifiées ?


J'ai essayé de suivre les différentes polémiques qu'il y a eu sur le film, la manifestation au festival de Cannes,  les propos de Léa Seydoux etc... J'en comprends certaines, d'autres moins. Je pense que tourner, 50-60-70 fois les mêmes scènes, expérience que j'ai vécu,  même pour des actrices reconnues comme Léa ou Adèle est épuisant. Maintenant, le film et ses actrices ont été récompensés à Cannes, cette Palme d'Or a été obtenue grâce à A.Kechiche. Je peux vous dire que ce fut pour moi une expérience extraordinaire, je ne le remercierai jamais assez de m'avoir fait vivre ces moments.