L'Egypte post-Moubarak était pleine d'espoirs de démocratie. Des élections, un président, une assemblée constituante... Tout cela semble maintenant anéanti, en seulement un mois. Et maintenant ? Où va l'Egypte ?

  C'est fait. Le Ministre de la Défense du gouvernement de transition égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, a lancé l'assaut sur le camp de Rabia al Adawiyya, point de raliement des pro-Morsi. Des violences ont également eu lieu partout dans le pays, du Sinaï, où des militaires avaient déjà trouvé la mort il y a peu, à Alexandrie. Tout a commencé avec des menaces, les menaces de disperser le camp de pro-Morsi qui résistaient encore et toujours à la pression du gouvernement d'Union Nationale de transition.  


  Dans le pays de Suez, la rupture serait donc à son comble. Mais cela ne date pas d'hier. En Egypte comme partout, plusieurs confessions cohabitent, et la prise de fonction de Mohamed Morsi, Frère Musulman, avait déjà dû alerter les analystes, car dès sa campagne, il mettait en avant sa propre croyance, l'Islam, religion de la majorité de la population. Rapidement, après son éléction avec une majorité fragile (plus que voter pour lui, les Egyptiens avaient voté contre son adversaire au second tour, un militaire), le président et le gouvernement ont connu une importante dérive quasi totalitaire. La dissolution de l'Assemblée Constituante par Mohamed Morsi mit le feu aux poudres. Excédé, et ayant pris conscience de sa force, le peuple egyptien, ou du moins une importante partie de celui-ci, se soulèva et manifesta pour réclamer le départ du président. Les manifestants investirent la place Tahrir du Caire, le haut lieu de la Révolutions, les rues d'Alexandrie, signèrent la pétition Tamarod ("Rebéllion") par millions.


  Ici déjà, un clivage se fait sentir. Les ruptures interconfessionnelles sont importantes en Egypte, où le gouvernement Morsi avait réprimé les coptes, ceux-là même qui sont souvent persécutés par des miliciens. Mais une nouvelle sorte de fracture s'annonce déjà: les antis et les pros Morsi. Souvent, les pros sont décrits comme des Frères Musulmans (parti dont est issu Mohamed Morsi). Mais cela va plus loin, et les rangs sont aussi composés de personnes issues d'autres confessions, mais qui refusent le départ du président par peur de briser la fragile et faible démocratie du pays: la légitimité du président a été aquise par les urnes, et seules celles-ci peuvent la lui retirer. Quant aux antis, ils viennent de tous bords politiques, de tous quartiers, de toutes classes d'âges ou classes sociales. Et c'est eux que choisit d'écouter le général Abdel Fattah al-Sissi, qui pose un ultimatum à Mohamed Morsi pour démissionner. Il ne démissionne pas. Il est renversé par l'armée, très puissante dans ce pays de quelques 84 millions d'habitants.


  M. Fattah al-Sissi veut former un gouvernement d'Union Nationale de transition. Tous les partis sont invités à la table des négociations... sauf les Frères Musulmans, qui concentrent la haine et la vindicte des antis-Morsi. Dans le même temps, ils sont traduits en justice, et le président déchu est enfermé et détenu par l'armée. Durant tout le temps des négociations, où les salafistes veulent tirer leur épingle du jeu, des manifestations de soutien à Mohamed Morsi ont lieu dans le pays. Souvent réprimées, des morts sont à déplorer.


  Quant à elle, la communauté internationale se pose des questions. Aux Etats-Unis, on se demande si c'est un "coup d'Etat" qui a eu lieu, ce qui voudrait dire que le grand état d'Amérique suspendrait son aide financière et tactique à l'Armée Egyptienne. Partout, l'on doute, car le général qui a renversé le gouvernement, M. Fattah al-Sissi doit encore faire les preuves de ses convictions démocratiques. Pour montrer sa bonne volonté, le gouvernement de transition choisit donc Mohamed ElBaradei comme vice-président de l'Egypte. Prix Nobel de la Paix, celui-ci est la caution du nouveau gouvernement. 


  Les manifestations continuent. Et M. Fattah al-Sissi fait une erreur tactique: il demande aux antis-Morsi de manifester pour "lui donner le mandat de mettre fin au terrorisme". Sauf qu'il n'a aucune légitimité. Ni élu, ni plébiscité, il n'a pas l'aval de l'opinion publique en son entier. Du moins il ne l'avait pas encore: en aidant à la reconstruction d'une Egypte ébranlée, il aurait pu acquérir une aura véritablement pérenne. Mais il ne l'avait pas, et une frange de manifestants se sépare de lui, dont le très influent Mouvement des Jeunes, qui estime que ce n'est pas son travail que de s'engager ainsi... d'autant plus que la lecture entre les lignes montre que ce que demande le général Fattah al-Sissi, c'est le mandat qui lui manque pour disperser -ou réprimer- les pros-Morsi qui sont établis dans le camp cairote de Rabia al-Adawiyya. Ce dernier voit à cette occasion ses rangs grossir de soutiens à leur cause. Mais pourtant des manifestants continuent de soutenir le général, et il rassemble une foule importante, malgré les contre-manifestations organisées dans la capitale.


  La menace est proférée, mais les pros-Morsi ne bougent pas. Jusqu'à ce qu'hier, les militaires arrivent pour évacuer le camp. Qui a tiré le premier ? Nous ne le savons pas. Mais le bilan officiel est de plus de 500 morts. Comprenez: beaucoup plus. Mohamed ElBaradei a démissionné du gouvernement de transition.


  Que va-t-il se passer maintenant ? La dérive du gouvernement, ou du moins de l'Armée (qui est assez indépendante) est évidente. D'autant plus que M. ElBaradei, qui était resté au gouvernement lors des précédentes répréssions, ne les cautionne plus. La démission du prix Nobel de la Paix égyptien freine et va freiner encore la consolidation démocratique du pays: lui qui représentait l'assurance que l'Egypte voulait cheminer vers un apaisement civil certain n'est plus là pour rassurer les pays qui aident l'Egypte (Etats-Unis, surtout) et les investisseurs étrangers qui auraient pu faire reprendre les échanges, redressant l'économie du pays. Cette démission signe peut-être la fin du gouvernement de transition.


  Plus que cela, même, le général Fattah al-Sissi s'est piégé: ordonnant peut-être, cautionnant sans doute cette opération, il discrédite l'armée dont on ne savait déjà vraiment que penser, surtout après le coup de force de la destitution de M. Morsi. Les Etats-Unis risquent d'arrêter les versement, coupant les vivres de l'Armée, et l'ONU ne les soutient plus. Cette dernière ne peut pas se compromettre en les aidant encore, et les ONG risquent elles aussi de freiner les opérations sur le territoire égyptien. Plus encore, la population risque fort de réagir en demandant la démission de M. Fattah al-Sissi, si ce n'est du gouvernement entier, et les salafistes seront posés en martyrs (car beaucoup de pros-Morsi étaient et sont musulmans, et le parti salafiste al-Nour est le seul parti musulman important encore présent en Egypte, les Frères Musulmans ayant été discrédités avec la présidence de M.Morsi et ses écarts), ce qui les avantagera sans doute aux prochaines élections... si elles ont bien lieu.