On entend souvent parler de la logique du marché et du fait que l'offre et la demande sont la règle absolue qui définit toute relation économique. A tel point qu'il existerait un comportement humain qui justifie et reflète cette relation. Or cette vision est-elle vérifiable, justifiée ou bien n'est-elle qu'un mythe sans grand fondement qui pourrait même être nuisible à la bonne compréhension de ce qu'est l'économie et la place de l'homme dans la société ?

Que le marché existe semble à tous une évidence. Partout, des biens ou des services s'échangent entre des offreurs et des vendeurs, des fabriquants et des consommateurs, des employeurs et des employés. Donc si on s'arrête à cette première constatation, la déduction qui s'impose est que la forme dominante de relation qui permet de comprendre ce qu'est le marché est bien celle de la loi de l'offre et de la demande. Du coup, on pourrait être tenté de considérer que cette loi s'applique à toute relation économique et que le 'lieu', réel ou virtuel, où elle se produit, c'est-à-dire le marché, est à la fois incontournable et même indispensable au bon fonctionnement de l'économie tout court. Cette vision des choses, c'est ce que l'on nomme le libéralisme économique. Il se rattache au libéralisme politique, créé par les penseurs du XVII siècle comme Locke ou Pufendorf, puis par des philosophes comme Montesquieu ou plus tard Tocqueville. Ce libéralisme politique posait comme vérité première le fait que tout homme était égal, dans une conception politique, et que pour fonder une démocratie, il fallait impérativement que chaque homme soit autonome. Cette idée fondamentale repose sur le fait que pour voter, exprimer librement son opinion, un homme ne doit dépendre de personne. Si donc tout homme est autonome, il est libre, donc il peut voter et ainsi on a la base de ce que devrait être une démocratie. Mais deux siècles plus tard, certains vont tordre un peu cette belle définition. Car si l'égalité politique, celle des droits, leur semble nécessaire, c'est l'égalité de situation qui ne leur paraîtra pas naturelle.

Car dans la nature, nous n'avons pas tous les mêmes capacités, les mêmes qualités. Certains sont plus forts, plus agiles, d'autres plus intelligents, d'autres dotés d'un talent. Bref nous sommes naturellement inégaux. Dès lors, nos activités ne seront jamais aussi efficaces que lorsque chaque être humain pourra utiliser ses capacités naturelles. Ainsi l'économie de la société se trouvera meilleure quand tous les hommes pourront exprimer leurs talents naturels, mais il est normal que certains talents soient plus utiles que d'autres, et certains talents étant plus rares, ils seront donc mieux rémunérés. Et nous voila au point essentiel : l'égalité politique, la démocratie donc, ne garantit pas l'égalité réelle, disons économique, pour tous ! Certes, on peut supposer qu'elle la permette, qu'elle la favorise éventuellement même. Mais en fait, rien n'est moins sûr! Le message des libéraux est donc toujours le même : soyons libres, même inégaux, car en étant libre tout le monde a la chance de pouvoir, un jour, peut-être, être enfin riche. D'où l'idée qu'il faut laisser les gens faire ce que bon leur semble, que la liberté d'entreprendre est aussi fondamentale que celle de voter.

Sur le plan plus théorique, on a bien entendu tenter de mettre une couverture scientifique sur ces mécanismes. C'est l'essence même de la mathématisation de l'économie, la fameuse modélisation. Il ne s'agit pas de dire que les maths ne servent à rien en économie. Mais à force de vouloir représenter ainsi toute relation entre les acteurs de l'économie, on est forcément conduit à quelques raccourcis. Les nécessités du calcul sont 'toute chose étant égale par ailleurs' c'est-à-dire qu'on ne calcule que ... ce que l'on calcule! On met de côté toute autre variable. Par ailleurs, on ne peut calculer que ce qui est calculable ! Le grand économiste Keynes l'avait bien remarqué, comme l'économiste indien A. Sen. Cela veut dire qu'on élimine toute sorte d'autres critères qui pourtant jouent forcément un rôle dans notre comportement d'humain, dans nos décisions économiques. Voila pourquoi il est encore possible que des crises boursières féroces aient lieu, pourquoi on a créé la publicité et le crédit: nous sommes, au fond, des êtres en partie rationnels mais pas toujours. On entre dans un magasin avec une idée en tête et on en ressort avec le double de choses! Personne ne se balade en rayon en calculant sa droite budgétaire ou son coefficient de préférence ... Personne n'optimise ses choix sur la même ligne que son voisin, même si, souvent, nous avons tendance à faire comme tout le monde. C'est cela qui permet certaines prévisions, fondées sur un calcul de probabilités. Mais on oublie que, parfois, ce qui est probable n'est pas certain ! Et l'imprévu se charge de nous rappeler que l'être humain est parfois surprenant,  et souvent surpris.

Bref, le marché est un modèle de comportement qui ne repose pas que sur des erreurs. Il correspond à un certain type de relations économiques et s'applique assez bien à certains échanges. Mais les fondements de ce que l'on appelle le libéralisme économique sont bien légers lorsqu'on les confronte à la réalité. L'homo économicus n'existe sans doute que dans les manuels bien plus que dans la réalité. Cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas l'étudier, tenter de mieux le comprendre. Cela veut par contre dire qu'une partie de nous ne sera jamais réduisible à des rapports économiques. L'homme cherche avant tout son bonheur, et ce dernier dépend bien plus de nos rapport sociaux, des échanges libres que nous avons avec nos semblables. Bref, l'homme est un être vivant, et non un simple calculateur froid. C'est plutôt une bonne nouvelle.