"Si vous me demandez si je suis gay, je vous réponds oui". Dans une interview au magazine américain Instinct, le chanteur pop anglais Mika a fait son coming-out… Prenons de la hauteur de vue sur le phénomène du coming-outdes célébrités.

Vincent McDoom, Magloire, Stephane Bern, Marco, Laurent Ruquier, Steevy, Ricky Martins, Tracy Chapman, Emmanuel Moire, Freddy Mercury, Charles Trenet… chanteurs, acteurs, présentateurs, chroniqueurs, présents ou passés… ils sont homos et l’ont revendiqué. Entre les tenants de la philosophie du « pour vivre heureux, vivons caché » et ceux qui n’ont plus de vie privée, n’y a-t-il pas de juste milieux ? Pourquoi certaines célébrités font leur CO ? Que leur apporte-t-il ? N’y a-t-il pas une contradiction profonde entre célébrités et CO ?

 

I) La sexualité : une affaire privée ?

De prime abord, la question de l’orientation sexuelle est une affaire intime… ou privée.

 

Quelle est la différence entre l’intime et le privé ? L’intime serait ce qui est au plus profond de quelqu'un, de quelque chose, ce qui constitue l'essence de quelque chose et reste généralement caché, secret. Et le privé serait ce qui concerne quelqu'un dans sa personne même, dans sa vie personnelle. Le dictionnaire ne nous apprend pas grand-chose, si ce n’est que l’intime et le privé sont opposés au public. La différence tiendrait plutôt en la pénétration d’éléments extérieurs plus ou moins facilement en fonction du cercle (intime-privé-public). La sphère de l’intimité serait la sphère la plus difficile à pénétrer pour une personne. Nous protégeons notre intimité des intervenants extérieurs et ne laissons entrer que certaines personnes. La sphère du privée serait un peu  plus poreuse à l’extérieur ; nous ne laissons pénétrer dans notre vie privée que certaines personnes mais un peu plus que dans la sphère du privé. La dernière sphère est la sphère publique, qui comme son nom l’indique est l’endroit de nos contacts avec tous ceux qui ne sont ni dans la sphère du privé, ni dans la sphère de l’intime.

 

Que contiennent ces dimensions ? Le contenu est extrêmement variable d’une personne à l’autre mais certaines constantes peuvent être dégagées. Par exemple, on peut considérer que la relation d’un travailleur, ès qualité, avec des personnes autres que ses collègues fait partie de cette sphère public (c’est le cas d’un dirigeant d’une grosse société, d’un homme politique lorsqu’il exprime une opinion politique). De même, relèverait de prime abord du privé, les relations avec les amis, la famille (la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’Homme a d’ailleurs dégagé du droit au respect de la vie privée, la notion de vie privée social qui est le droit d’entretenir des relations avec des tiers). Et enfin, relèverait de l’intime ce qui est de plus profond en nous, ce à quoi même les amis ou la famille n’aurait accès ; tout ce qui touche à la vie sexuelle par exemple.

Mais les frontières sont biens poreuses. Ainsi, la santé peut s’inclure soit dans la vie privée, soit dans l’intimité d’une personne (pour ma part, je considère que la santé fait partie de mon intimité).

 

Alors, l’orientation sexuelle, une affaire privée ou une affaire relevant de l’intimité ?

S’il est assez certain que les pratiques sexuelles relèvent de prime abord de l’intimité (vous ne dites pas à la famille que vous aimez la levrette !), un changement semble s’être opéré depuis 2 ou 3 décennies. Sauf erreur, les pratiques sexuelles relèveraient d’avantage maintenant de la sphère du privé (on en parle plus facilement entre amis qu’avant).

 

Le même changement s’est-il opéré concernant l’orientation sexuelle ? Il y a encore 50 ans, l’orientation sexuelle relevait de la sphère de l’intime. La réprobation sociale et juridique de l’homosexualité renvoyait celle-ci à la cave. Depuis 1981, la réprobation juridique n’a plus court et la réprobation sociale, si elle est encore présente, est de moins en moins vigoureuse. La question de l’orientation sexuelle serait alors passée de l’intime au privé. Cette phase correspond à la  postmodernité (Lyotard ; Lipovetsky). Durant les années 50-70, la société se centre sur l’individu, le bien-être, l’accomplissement de soi. Il y a un ébranlement progressif des fondements de la rationalité, un dépérissement des normes autoritaires et disciplinaire, une poussée de l’individuation, une consécration de l’hédonisme et du psychologisme.

Mais l’évolution semble se poursuivre. Le passage à l’hyper-modernité a fait de l’orientation sexuelle une affaire pouvant être une affaire publique.

 

II) La sexualité : une affaire publique.

En effet, la postmodernité se caractérise par son caractère d’excès et de dualité de toute chose ; la frivolité maque en fait une profonde anxiété. Il y a un rapport crispé au présent, y règne de l’émotivité angoissée, une inquiétude liée à l’effondrement des traditions, des valeurs, des grandes autorités.

C’est dans ce contexte d’excès que l’orientation sexuelle est passé de la sphère du privé à la sphère du public, ce qui se constate dans le coming-out des célébrités.

 

On pourrait rétorquer qu’après tout, le droit à l’autonomie personnelle permet à chacun de révéler ou non son orientation sexuelle au grand public. Ne plus cacher son homosexualité serait alors la manifestation de l’absence de honte de son orientation, et permettrait la construction de soi-même. Cela permet à la personne d’aller vers les autres muni du passeport social qui reflète le mieux sa personnalité. Soit, convenons-en, le coming-out est dans ce sens une manifestation positive.

 

Toutefois, n’y a-t-il pas une différence entre ne pas cacher son orientation et la clamer en public, la revendiquer ? Quel est le but pour une personne publique de revendiquer son homosexualité ?

Ne nous trompons pas, le fait de revendiquer son homosexualité pour une personne publique n’a généralement (mais pas exclusivement) une  finalité économique directe ou indirecte. Autrement dit, le coming-out ne serait plus, dans ces cas, le remède à un mal-être (les secrets sont lourds à porter) mais la possibilité de générer encore plus de célébrité et encore plus d’argent.

Qui sont les grands gagnants ? La célébrité elle-même et … les médias qui se  délectent (souvent) d’informations inutiles mais provocatrices, et cela de manière très rapide ; ce sont les médias chauds (McLuhan, Pour comprendre les médias) ; et souvent erronée ; la vitesse croissante de transmission de l’information ne permet pas une meilleure communication (D. Wolton, Penser la communication).

Les médias se font d’ailleurs un malin plaisir de lancer des rumeurs pour mieux attirer le public (« quoi ? Daniel Radcliff serait gay ? Sérieux ? »……).

 

Mais ce jeu est à double tranchant. A trop jouer avec le feu, on se brûle les ailes. En 2011, des groupes religieux ont voulu interdire à Ricky Martin de faire un concert en Honduras… parce qu’il est gay.

D’un point de vue plus holistique, on ne peut alors que regretter ce dévoiement de l’utilité du coming-out. Cette instrumentalisation économique pourrait ainsi amoindrir l’utilité pour la construction personnelle en délégitimant ce dernier aspect. De plus, l’opinion publique risque de se lasser de ces rumeurs et pourrait à l’extrême considérer qu’il y a « trop de pédés » en France, ce qui pourrait relancer, dans le pire des cas, une vague d’homophobie.

 

In fine, les personnes publiques ne pourraient-elles pas garder leur orientation sexuelle dans la sphère du privé ? Que la connaissance de l’orientation sexuelle de Mika apporte-t-elle ? Cela en fait-il un meilleur chanteur ?

Retournons à la séparation vie privée/vie public  et jetons Closer, Public et Voici à la poubelle !