A la fin des années 80 naît Act Up-Paris, une association de militants qui contribue à renouveler l'agenda de la lutte des homosexuels, et surtout de les intégrer dans le combat pour la reconnaissance et la prise en charge d'une maladie encore mal appréhendée, le SIDA, en militant par le spectaculaire et la culture du choc.

1989 : la création d'Act-Up Paris 

A l'heure où les débats sur l'homoparentalité se font de plus en plus intenses, il est bien clair que le répertoire des revendications des homosexuels en France continue de s'élargir, et touche à présent directement la cellule familiale. On pourrait cependant songer à d'autres terrains de lutte antérieurs, qui concernaient cette fois des problèmes sanitaires avec l'exemple du SIDA. La création d'Act Up-Paris en juin 1989 a permis aux homosexuels français, entre autres, d'intégrer son association militante, tout en leur apportant de nouvelles techniques de revendication et d'expression de la colère. Il ne faut pas réduire les composantes d'Act Up aux gays, mais seulement bien voir qu'elle porte une coloration homosexuelle très forte. Si mai 68 correspond à une visibilité nouvelle des homos sur la scène du politique, on constate que la décennie 1990 les entraîne sur la voie de nouvelles formes d'activisme. 

Le problème de la séropositivité 

"Au commencement d'Act Up, il y a la colère". Cette phrase canonique, presque un credo pour les militants de l'association, résume à elle seule un principe essentiel de la contestation. Act Up a pour vocation de lutter pour une meilleure intégration et une prise en charge réelle des malades du SIDA, qui décime la communauté homosexuelle à cette période. La colère, c'est avant tout contester un état de fait qui marginalise les séropositifs et les écarte de la scène médiatique. Entre pression et manifestations au grand jour, la politique d'Act Up est bien celle d'un grand mouvement de prise de conscience et de visibilité collective. 

Un nouvel Art de militer : le "zap" 

Act Up, c'est aussi un nouveau répertoire d'actions pour la communauté homosexuelle, sous des formes qui relèvent de la provocation et qui conjuguent souvent le spectaculaire, la rapidité et le scandale. Les thématiques du militantisme concernent bien entendu un registre purement sexuel, et donnent alors lieu à des opérations dont le but premier est d'alerter la sphère médiatique. Il s'agit donc de sortir dans la rue, mais pas n'importe comment, et encore moins n'importe où. Nous nous attarderons sur trois des registres possibles de cet activisme, le parasitage, le morbide et le spectaculaire, chacun faisant intervenir une déclinaison spécifique de ce que les militants appellent le "zap", c'est-à-dire le coup d'éclat, bref, concis et efficace. 

Le parasitage 

Le "picketing" : sans doute la forme la plus élémentaire d'une manifestation non-violente, le picketing consiste dans le blocage de l'entrée d'un lieu spécifique - le plus souvent théâtre d'un événement médiatiquement très attendu - par des activistes plantés sur le seuil. Le principe est celui de la dissuasion, et doit empêcher toute personne de passer à travers la rangée du picketing. 

Le téléphone et le fax : communication oblige, toutes les formes de dialogue sont utilisées. Le téléphone et le fax en font partie. Ce zap se met en place lorsque les militants harcèlent leur cible par ces deux instruments, en exerçant une forme de pression qui devient assez vite insoutenable, et on comprend pourquoi. Act Up est ainsi capable de faire sauter le standard de n'importe quelle institution pour revendiquer ses propos et manifester sa colère. 

Le morbide 

Le "die-in" : cette action est en quelque sorte une théâtralisation grandeur nature de la décimation des homosexuels. On prend un groupe d'activistes, on les met dans la rue ou devant le portail d'une institution, et on les laisse pour morts, allongés, dans une posture qui emprunte à l'image de l'hécatombe comme aux techniques non-violentes gandhistes. La mort est dans la rue, à nos pieds, et se donne à voir dans toute son urgence. 

Les aspersions : un nouveau pas est franchi dans la manifestation de la colère. La parole remontée de la foule houleuse ne suffit plus, et l'on lance des choses bien matérielles en plus des paroles. Les aspersions peuvent être de plusieurs ordres. Les militants aspergent les personnes ciblées de faux sperme ou de faux sang, pour mettre en évidence les risques liés à ces deux fluides dans la séropositivité. La seconde catégorie est quant à elle beaucoup moins déguisée, plus directe : l'aspersion des cendres des défunts camarades activistes. Le matériel donne à voir la mort dans ce qu'elle a de plus concret, et même s'il faut relativiser la fréquence de ce genre de projection, le morbide y est bien développé à son maximum. 

Le spectaculaire 

L'obélisque de la Concorde : transformé en symbole phallique de pierre, l'obélisque de la place de la Concorde fait l'objet d'un "encapotage" de la part d'Act Up. Le coup médiatique est assuré, et la visibilité sur ce lieu fort de la ville parisienne assure aux organisateurs la garantie d'une action qui fait mouche en cet automne 1993. Au petit matin du premier décembre, une grue surgie de la rue Rivoli, accompagnée et escortée par un groupe de membres d'Act Up, avance jusqu'à l'Obélisque, et le préservatif géant est alors déployé depuis une nacelle. 40 mètres de longueur sur 2 de largeur, ni plus, ni moins. La place est par ailleurs rebaptisée "Place des morts du sida", et les autorités reprennent en quelques heures le contrôle du monument. 

La cathédrale de Notre Dame : l'action cible ici un acteur avéré dans l'histoire de la sexualité ; l'Eglise, et ses positions concernant l'usage du préservatif. Au cours de la messe de la Toussaint 1991, un militant se lève dans la cathédrale, rassemble son courage et prononce à haute et intelligible voix en plein milieu de l'office : "La position de l'Eglise sur le préservatif est criminelle". L'assemblée s'insurge, tandis que le responsable de cette interruption se laisse tomber à terre. Il faudra le traîner en dehors de la cathédrale pour mettre fin à cet événement, sous les coups de pieds répétés de certaines vieilles femmes outrées, rapporte-t-il. 

Une culture du choc 

Le choc intervient donc à tous les niveaux dans l'organisation d'Act Up : choc de la brièveté dans la mise en place des événements de grande ampleur afin de prendre de court toute réaction des autorités ; choc de la force de l'image, à travers des symboliques nouvelles à tonalité sexuelle ; choc de la prise de conscience d'un péril sanitaire occulté, dont la visibilité se pose comme une clef essentielle pour mieux le traiter.