Je suis grand. La plupart des gens considèrent le fait d'être grand comme un bienfait, un avantage, un cadeau du ciel. La plupart des hommes se plaignent d'une taille trop faible ; vous n'avez rien compris. Contentez-vous de ce que vous avez, petits capricieux. Si en revanche on vous prend souvent pour un haricot magique vous avez toute mon amitié.

Contexte socio-culturel et historique

 

Saisissez-vous de votre carnet de santé, et rendez-vous à la page des courbes de croissance des garçons de 0 à 22 ans. Vous constatez immédiatement la présence de lignes et pointillés indiquant des « moyennes ». J’ai commencé à en sortir vers l’âge de… un an (taille ET poids, mais peu importe, tout est rentré dans l’ordre de ce côté-là). Quand vers quinze ans vous atteignez le mètre quatre-vingt, vous vous sentez fier comme un bœuf en rut et prêt à toutes les folies. Puis quand vous arrivez à une taille plus ou moins définitive de 193 centimètres après avoir méthodiquement dépassé votre grand-frère, votre père et l’ensemble des membres de votre famille, vous maudissez votre Adn (nous passerons volontairement sur vingt et une années de « OH mais qu’est-ce qu’il a grandi ! » de la part de toutes les mamies, toi-même tu sais).

 

Vie domestique

 

Qu’il est bon de s’endormir le soir après une dure journée de glande travail ! Vous vous déshabillez, enfilez votre pyjama, vous allongez confortablement sur votre lit… et constatez que vos pieds dépassent du matelas. Si comme Charles (qui mesurait lui aussi 1m93 -oui, je frime) vous avez les moyens de vous faire faire un lit sur mesure, pas de problème. Sinon,  vous avez plusieurs possibilités. Premièrement, vous mettre en diagonale. Facile ! Si on est en possession d’un deux places. Il vous faudra être plus habile si vous devez vous contenter d’un lit une place, ou si vous dormez à deux (ou plus) : adopter la position fœtale est la solution la plus efficace. Néanmoins, rien ne vous empêche de vous endormir les pieds hors du lit. Si vous devez dormir à deux dans un lit une place, dormez par terre, vous n’en serez que plus heureux.

 

Après la question horizontale, la question verticale. Ouvrez vos chakras et habituez-vous à vous prendre les coins de placards hauts, les hottes, les luminaires, les linteaux-de-portes-de-la-vieille-maison-de-votre-grand-mère-parce-que-les-portes-sont-plus-petites, les luminaires, les suspensions diverses et variées. Détail cocasse : en courant courbé dans une cave dont le plafond se révèle être bas, vous ressemblerez à Passe-Partout de Fort Boyard, celui-là même qui guide les casse-cous dans les traquenards. Ludique s’il en est pour les débuts de soirée.

 

S’aventurer dans la ville

 

Un espace aussi vaste que la rue pourrait me faire croire « que je peux voler, que je peux toucher le ciel ». Que nenni, ce serait avoir sous-estimé le mobilier urbain. Les panneaux routiers constituent en effet de redoutables adversaires quand vous êtes un gros étourdi poète rêveur, puisque vous n’avez pas le privilège de n’avoir à vous préoccuper que du poteau, mais plutôt du sens interdit qui le surplombe. Nous ne parlerons pas des rétroviseurs de bus ou de tramway que vous vous prenez en pleine tête (testé et approuvé) ou des petits poteaux que vous vous prenez en pleines couilles (testé² et approuvé²) parce que vous faites juste la bonne taille.

L’environnement urbain est pourvu de toutes sortes de surfaces réfléchissantes, vitrines, miroirs, etc. Grâce à elles, j’ai progressivement intégré en mûrissant que je ne pourrais jamais passer inaperçu dans la mesure où ma tête dépasse. D’un groupe d’amis, d’un muret, d’un buisson, peu importe, ça dépasse toujours. Vous serez progressivement invité à vous courber pour ne pas vous faire remarquer, ou même simplement, si vous êtes dur de la feuille, pour tenir une conversation, le son ne portant pas toujours jusqu’à vos oreilles lointaines.

Attention aux supermarchés : ils sont truffés de petits vieux qui vous demanderont sans cesse d’attraper le dernier paquet de riz tout en haut, vous savez celui qui est tout au fond, et pour lequel même vous qui êtes grand devrez escalader l’étagère et risquer votre vie. On peut aussi remplacer « petits vieux » par « petites ménagères », ou par « petits » tout court, même combat.

J’ai même un jour été confronté à une buraliste qui me demandait de ranger les magazines tout en haut car son tabouret était cassé. Mais dans quel monde vit-on ?

 

Point pratique : grâce à ma taille j’ai pu apprendre qu’une porte de métro mesurait environ 1,93 m de haut ; en effet, quand le quidam se tient avec ses mains, je n’ai qu’à me raidir, à coincer ma tête contre le linteau, et je ne tombe plus. C’est à peine si je tangue, et en plus je fais des économies de gel antibactérien.

En revanche, si le grand tombe, il se sentira d’autant plus ridicule dans la mesure où ses grands bras et ses grandes jambes rendent sa chute plus voyante. Autrement dit, il perd son swag.

 

Street style

 

Même si je sais que ce n’est pas forcément le cas de tous les grands, j’ai un torse relativement long, pour ne pas dire oblong (vestiges graisseux de l’adolescence bonjour). Comme vous l’aurez compris, les pièces vestimentaires taillées pour vous sont rares, et s’habiller convenablement est pire qu’un parcours du combattant, c’est une véritable guerre des tranchées. Pour résumer, SOIT la longueur au niveau du ventre convient, chemise cintrée-je-parais-bien-foutu, mais les manches t’arrivent au coude, SOIT les manches sont parfaites et vous ressemblez à un sac. On est généralement confronté au même problème avec le pantalon. Et les vestes. Et les pulls. Le pire, avouons-le, est le blouson court, totalement immettable, car totalement trop court pour votre morphologie.

Généralement, les vendeuses du magasin seront là pour vous rassurer « parce qu’être grand procure une taille élancée, ce qui vous permet de vous habiller über-tendance Monsieur » (sponsorisées par Nouveau look pour une nouvelle vie). FAUX DOUBLE-FAUX ça fait des années que je rêve d’un costume trois-pièces. Je n’ose plus penser à ce veston qui m’arrive au-dessus du nombril ou de cette veste effet voile-de-bateau. Passons. S’habiller quand on est grand demande donc beaucoup d’énergie, et je vous épargne la quête de la paire de chaussures quand vous chaussez du 46 (on ne s’emballe pas, je parlerai de tout dans la rubrique « sexualité »). Dans tous les cas vous ressemblerez à un sac, et on ne vous dira jamais que vous êtes une beauté numérique.

 

Santé publique

 

Les problèmes de dos ne sont pas qu’un mythe. Scolioses, lordoses, sciatiques, hernies discales, séances de kinésithérapie… sont le quotidien des hommes de la famille (pour les filles chez nous c’est surtout les règles qui sont douloureuses, mais encore une fois nous nous écartons du problème). Nous avons tous notre chemin de croix. Tandis que certains doivent surveiller leur alimentation, d’autres sont obligés d’arrêter de fumer ; mon dos est un boulet, et constamment je le ménage. Mais bon, on s’y fait. C’est d’ailleurs bien pratique pour éviter le déménagement des gens qu’on n’aime pas (attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il ne s’agit pas d’un prétexte, c’est réellement dangereux, si vous écoutiez vous auriez compris que j’ai déjà fait une hernie discale)

 

Sex on the Beach

 

« Grandes mains/grands pieds/grand nez, grande… » Je suis pourvu de tout cela, sans pour autant prétendre au titre de brontosaure. Et si je n’ai pas à me plaindre, il faut arrêter de croire cette légende urbaine et de mystifier les grands. Par exemple, parlons-en, j’ai entendu parler d’un garçon, mesurant plus de deux mètres, propre sur lui, mais pourtant pourvu d’un membre plutôt mini. Oui, il avait un micro-pénis, le mot est lâché. De toutes façons, il n’était pas super sympa, considérons cela comme un retour de karma.

Concernant l’acte en lui-même, il faut avouer une trop grande rigidité, qu’on peut imputer à un grand manque de souplesse. Cela dit, je n’en ai pas encore discuté avec assez de monde pour savoir s’il s’agissait d’une situation générale, et si le fait d’être souple comme un manche à balai fait de soi un plus mauvais amant.

 

Petites joies quotidiennes

 

« Encore un éternel insatisfait ! » me direz-vous. Que dalle, chaque jour m’apporte mon lot de petits bonheurs.

Être le plus grand du wagon de métro (et cela arrive souvent) est extrêmement bénéfique aux heures de pointe et permet d’éviter les relents de miasmes (cf. la fameuse taille critique opposant le nez des petits aux aisselles des grands -par conséquent aux miennes L O L) ainsi que les crises d’agora/claustrophobie intempestives.

Perdu dans la foule, il est toujours possible au grand -qui par définition surplombe le reste du monde- d’exercer ses yeux de lynx et de repérer ses congénères restés au bar, de l’autre côté de la fête de village (petit bémol : vous serez bien souvent utilisés par d’autres personnes pour repérer leur groupe à leur place « parce que tu comprends, toi t’es grand tu vois plus loin »).

Dans une soirée, le moment où je me lève et que mon interlocuteur encore inconnu me lance « WAH mais t’es grand en fait !» permet généralement de lancer la conversation avec les éléments cités ci-dessus.

De même, rencontrer en soirée (et donc désinhibé par l’alcool) des personnes plus grandes que soi procure une joie ineffable, qui je crois permet de se réconcilier avec le reste du monde.

 

 Y compris avec soi-même, quand bien même on se trouve bien trop grand.