Elégance et délicatesse. Ce sont les deux mots qui viennent à l'esprit en écoutant cet album de Montserrat Figueras. Avec lui, on plonge avec la soprano catalane dans la musique ancienne espagnole. Petit voyage dans le temps, et dans l'émotion.

C'est sur des frottements de corde que commence cet album. Ces frottements qu'on croirait échappés des quelques instants avant le début d'un opéra, quand les musiciens s'accordent avant la plongée dans l'oeuvre. Quelques frottements, donc, qu'on peut penser erratiques. Puis une harmonie. Puis la voix. Pure, légère, sans véritable défaut. Pour commencer cette incursion dans la musique espagnole du Moyen-Âge, Montserrat Figueras a décidé de chanter le premier air en latin. "Nunc iam cessit pontus et omnis partitur leges" : "Maintenant, les océans ont été domptés et se soumettent aux lois des hommes". On est en effet bien loin d'un océan déchaîné, ici. Le premier air plane sur la surface d'une étendue d'eau plate, calmée et douce, sur laquelle la voix est libre de rebondir en doux échos. Il en sera de même pour l'album entier.

Montserrat Figueras est une soprano catalane. Décédée en 2011, elle passa sa vie à tenter de revaloriser le répertoire musical espagnol d'avant 1800. Elle est pour ainsi dire la voix de la mémoire, une voix qui a cherché toute sa vie à exhumer les trésors oubliés d'une musique catalane et hispanique merveilleusement riche. Riche d'influences à la fois européennes et nord-africaines. Si vous ne le saviez pas, l'Espagne a été très longtemps occupée par les Maures (ancêtres des arabes, donc), qui ont laissé une empreinte indélébile dans la culture du pays. Huit siècles plus tard, avec la conquête de l'Espagne par les Rois Catholiques, le pays redevient chrétien. Mais 800 ans de culture ne disparaissent pas comme ça. Des chants aux danses, de la musique à l'art et l'architecture, les vestiges de cette époque se ressentent encore.

C'est tout naturellement qu'en un tel point de convergence entre deux cultures, on trouve le berceau d'une musique ancienne atypique et d'une qualité bouleversante. En écoutant cet album, on navigue tout au long des rivages de la Méditerrannée, au rythme de l'évolution d'une culture entière. Les airs sont en espagnol, en catalan, en arabe et en latin, mais aussi en italien, en français et en russe. C'est là l'intérêt de cet album, qui lie la musique espagnole aux autres. Toutes sont réunies par cette ambiance, cette élégance, cette délicatesse, et surtout par la voix de Montserrat Figueras.

Le titre de l'album ne pourrait pas être plus explicite. Les accompagnements sont pour la grande majorité très dépouillés, laissant une grande liberté à la soprano, dont la voix peut envahir l'espace et nous procurer réellement l'émotion. Ne vous attendez pas à de grandes prouesses techniques : ce n'est pas là l'intérêt de ces airs. Pas de grandes vocalises rapides, pas de grands écarts entre le grave et l'aigu, pas de suraigu comme peut le faire la Reine de la Nuit de Mozart : ici, nous sommes dans l'intime. C'est un album à écouter dans le silence. Il faut le laisser emplir la pièce, comme peut le faire le brouillard qui parfois affleure à la surface des eaux. 

Au final, cet album ne s'imposera pas à vous si vous n'en voulez pas. Ce n'est pas un album qu'on consomme en vitesse, ce ne sont pas des airs faciles, vite écoutés, vite oubliés. Ces airs, c'est à vous de les laisser venir à vous. Tout comme la grande gastronomie se déguste, la grande musique aussi. Bon appétit.