Roger Federer est décidément un trentenaire fringuant. Près de trois ans après avoir connu les joies de la paternité et à peine plus de six mois après avoir passé la barre - symbolique - pour tout sportif de haut niveau, des trente ans, le Suisse n'a jamais été aussi proche de retrouver son trône. Pour la première fois depuis des mois, les fans du joueur helvète s'enthousiasment d'un retour en grâce de leur champion et dans les sphères d'amateurs de tennis, une question, encore posée que timidement, interpelle et passionne : Federer peut-il redevenir n°1 mondial ? Eléments de réponse...

Vingt-quatre victoires pour une seule défaite (en excluant la Coupe Davis et en ne comptabilisant que les matchs disputés sur le circuit ATP), voilà l'étonnant ratio dont peut se prévaloir Roger Federer en ce début d'année 2012. Pour voir le champion Suisse faire meilleur début de saison, il faut remonter à... 2005. A cette époque, le natif de Bâle était alors à l'apogée de sa carrière et emportait tout sur son passage (81 victoires/4 défaites sur l'année). Si l'on regarde de plus près le parcours du recordman de titres en Grand Chelem depuis septembre dernier et l'US Open, les stats’ du n°3 mondial affolent encore un peu plus les compteurs : hormis un revers infligé par son rival de toujours Rafael Nadal en demi-finale de l'Open d'Australie et une mauvaise passe à oublier à l'occasion de la Coupe Davis où le Suisse s'est incliné deux fois en deux jours (fait assez rare pour être souligné), Federer reste invaincu au format des deux sets gagnants. Depuis septembre, ce sont donc pas moins de six titres que l'ancien n°1 mondial a ajoutés à son incroyable palmarès désormais riche de 73 titres en carrière : un premier chez lui, à Bâle qui, peu de temps après avoir quitté le podium mondial pour la première fois depuis 2003, lui permettait de mettre fin à une disette de près de neuf mois puis à Paris-Bercy, seul Master1000 où Federer avait toujours échoué à atteindre la finale. Moins de deux semaines plus tard, le Suisse ajoutait un troisième titre consécutif à son palmarès, le 70ème de sa carrière à la Master Cup, infligeant au passage une véritable gifle à un Nadal en quête de repères (6-3 6-0) et deux revers à l'autre homme en forme du moment, le Français Jo-Wilfried Tsonga. 


Si la dynamique semblait s'essouffler au début de la saison 2012, contraint de se retirer à Doha en raison de maux de dos puis laissant le n°1 mondial Novak Djokovic revenir au premier plan en remportant un troisième titre du Grand Chelem consécutif à l'Open d'Australie, "Rodgeur" ne tardait pas à réaccorder ses violons et à mettre tout le monde d'accord : à Rotterdam puis à Dubaï, il se faisait le bourreau d'un Juan Martin Del Potro en regain de forme, tombeur dans chacune des deux épreuves de Tsonga et engrangeait également une victoire marquante sur Andy Murray, une de ses bêtes noires avec Nadal et pensionnaire régulier du top 4 mondial. A Indian Wells enfin, la semaine dernière, Federer capitalisait sur la confiance accumulée pour s'adjuger son 19ème titre en Master1000 (record de Rafa égalé) en s'offrant au passage le scalp du tombeur du Djoker mais surtout celui de son rival hispanique de toujours, sèchement battu 6-3 6-4 dans des conditions climatiques délicates (vent et pluie). Une victoire symbolique, qui sonnerait presque comme un renouveau, pour le trentenaire Suisse qui n'avait plus dominé Nadal sur dur extérieur depuis 2005.


Pourtant, une question demeure : devant la tornade Federer qui semble renaître de ses cendres et qui tend à redevenir depuis quelques mois le nouveau patron du circuit, est-il judicieux de s'enflammer ?


La réponse est délicate à apporter. Premièrement car l'objectif premier que s'est fixé Federer et qui pourrait couronner son grand retour en forme n'est pas des plus simples : il s'agit ni plus ni moins de reconquérir la première place mondiale. Un exploit qui aurait d'autant plus d'importance et de poids qu'il coïnciderait avec un nouveau record battu (ou du moins égalé) pour Rodgeur : depuis qu'il a perdu son trône au lendemain de sa défaite en quarts de finale à Roland Garros 2010, le "Roi" reste bloqué à 285 semaines passées à la tête du classement ATP, à une mince semaine du record de Pete Sampras ! 


Si Federer a prouvé au cours des derniers mois qu'il était encore capable, treize ans après ses débuts chez les pros, de gagner des titres prestigieux, il lui faut encore résoudre l'équation des Grand Chelem. Paradoxalement, c'est là où Federer a longtemps le plus brillé qu'il est maintenant le plus à la peine : malgré une fin de saison 2011 exceptionnelle, Federer n'a pas été en mesure de franchir le stade des demi-finales lors de la première levée du GC, obligé de s'effacer pour céder la place au n°1 mondial Serbe et à son dauphin Espagnol qui s'affrontaient pour la troisième fois consécutive en finale d'un tel tournoi. En cause, le format des matchs dans ces grandes compétitions : au meilleur des cinq sets, Federer semble avoir de plus en plus de mal à tenir la distance. Et ce n'est pas un phénomène nouveau. En 2008, Federer cédait son titre au sein de son jardin anglais à Nadal, vainqueur pour la première de sa carrière à Wimbledon au terme d'un combat épique remporté en cinq sets. Quelques mois plus tard, à l'Open d'Australie 2009, l'histoire se répétait et le sort semblait s'acharner sur le Suisse : face au même adversaire et à nouveau en cinq manches, Federer était contraint de s'incliner et devait se contenter du plateau de finaliste. Et cela ne tient pas au hasard : depuis, l'Helvète a encaissé quelques défaites douloureuses dans des conditions similaires, d'abord en demi-finales de l'US Open où Djokovic l'écartait deux années consécutives après avoir sauvé des balles de match mais également à Roland Garros l'an passé en finale et à l'OA cette année face à Nadal.


Federer accuserait-il le coup physiquement ? Que nenni. Ces revers, le Suisse les doit principalement à un mental bien souvent en berne ou grippé au moment de conclure ou de se lancer dans un cinquième set décisif. La fameuse théorie du complexe Nadal pourrait en être une des causes : c'est le plus souvent face à l'Espagnol qu'on a vu Federer sortir inexplicablement de la partie, autorisant parfois à son rival des come-backs inespérés auxquels même Rafa, pourtant guerrier dans l'âme, ne pensait plus : menant 5-2 30-0 en finale de Roland Garros l'an passé, Federer perdait alors ses moyens et lâchait le set en perdant les cinq jeux à venir. L'histoire se répétait à l'Open d'Australie où le Suisse avait alors semblé incapable de capitaliser sur les breaks faits en début de set.


On l'aura donc compris : à l'heure où Djokovic et Nadal comptent encore respectivement plus de 3000 et 2000 points d'avance sur Federer, l'enjeu majeur pour le Suisse s'il tient à retrouver les sommets de la hiérarchie reste de s'imposer à nouveau en Grand Chelem et non plus de se contenter de coups d'éclat comme lorsque sur l'ocre parisien, il dominait  à la surprise générale un Djokovic sur son nuage depuis le début de l'année. Si Federer reste le top 4 qui tient le mieux son rang dans les confrontations face aux joueurs hors et au sein du top 10, il lui faudra trouver des clés face aux deux joueurs qui le devancent au classement et principalement face à Nadal. En effet, la saison qui vient de s'écouler a mis en avant une triangularité plutôt étonnante qui, je le pense, tendra à s'imposer comme une véritable dynamique au sein du top 3 : d'une part un Nadal qui semble avoir toutes les cartes en mains pour battre Rodgeur mais plus à la peine que jamais face à un Djokovic qui sait à merveille contrer son jeu et rivaliser en fond de court, pourtant terrain de prédilection de l'Espagnol et d'autre part un Federer plus apte à dominer Djokovic, notamment en l'empêchant d'imposer son jeu en cadence et de s'appuyer sur les balles du Suisse en proposant des variations de rythme alternant slices, balles flottantes et accélérations fulgurantes mais qui paraît incapable de franchir le cap face au taureau de Manacor.


Si Federer est parvenu à faire évoluer son jeu, en stabilisant considérablement son revers, en se montrant plus agressif et en prenant d'assaut le filet, les failles mentales visibles depuis maintenant plusieurs années le font souvent retomber dans ses vieux travers. Il faut dire que face à un Nadal qui a trouvé les clés pour fixer Federer sur son revers en lui proposant des balles lourdes et liftées sur son point faible, l'équation semble délicate pour Federer. Mais la solution semble tenir à une dimension mentale et à sa confiance. A ce titre, la victoire enregistrée face au n°2 mondial à Indian Wells est pour lui porteuse d'espoir. Reste à savoir s'il saura transposer les solutions entrevues au format des trois sets gagnants.


L'une des interrogations qui demeurent également tient au manque de forme affiché par Djokovic et, à moindre titre, par Nadal sur la période où, justement, Federer reprenait du poil de la bête. S'il veut redevenir le véritable Maître, il devra démontrer qu'il peut tenir la distance tour à tour face aux deux meilleurs joueurs mondiaux lorsque ceux-ci auront retrouvé un second souffle. Car c'est également la difficulté à laquelle se frotte l'artiste des courts ; sa position de n°3 mondial qui, sauf surprise, le condamne à l'exploit en demi-finale puis en finale pour espérer lever à nouveau un trophée sur les quatre plus prestigieux courts au monde.


Un problème auquel Federer aura l'occasion de remédier dès la semaine prochaine, puisque une victoire à Miami lui assurerait la deuxième place mondiale aux dépens de Nadal. Un premier pas vers le sommet ? Seul l'avenir nous le dira. En attendant, cette saison s'annonce, notamment grâce aux JO, plus palpitante que jamais.