Quand Kafka est mis en scène par Alejandro Jodorowsky, le tout joué seul sur scène par son fils, cela donne un Gorille plus que convaincant...

Le Gorille d'Alejandro et Brontis Jodorowsky est une pièce de théâtre tirée d'une nouvelle de Franz Kafka Rapport pour une académie.

Le succès critique est au rendez-vous, à en voir l'affiche : "Eblouissant, Allez-y", "Une performance époustouflante", "Fascinant et troublant", "C'est émouvant et drôle", "Chapeau bas". Le tout, peu objectif car présent sur l'affiche promotionnelle, est confirmé par la présence assidue du public, la pièce ne cessant depuis plusieurs mois de se prolonger, d'abord au Lucernaire, puis en tournée, et désormais au théâtre du Petit Montparnasse.

Une brève présentation du metteur en scène : Alejandro Jodorowsky. A plus de 82 ans, Jodorowsky est encore un esprit vigoureux et jeune, un artiste à de multiples facettes. Connu internationalement comme scénariste de BD (L'Incal avec son ami Moebius pour n'en citer qu'une). Auteur de romans, de poésies, d'essais, de livres sur le tarot, il tire également les cartes régulièrement dans des bars. Réalisateur de films peu connus du grand public, mais dont la critique est unanime, on peut citer par exemple El Topo (1970), qui fait parti des Midnight Movies les plus brillants et qui a eu à l'époque pour spectateur ni plus ni moins que John Lennon en personne, tellement admiratif qu'il fera produire par la suite La Montagne Sacrée (1973).

Il est également le co-fondateur du mouvement Panique avec Roland Topor et Fernando Arrabal (écrivain espagnol atypique, emprisonné sous Franco, il est également réalisateur et très connu pour ses pièces de théâtre, difficile de résumer sa carrière en une parenthèse).

A noter également que Jodorowsky devait être le réalisateur d'un des projets les plus fous du cinéma (l'adaptation du roman  Dune de Frank Herbert) avec lui-même à la réalisation, les décors de Moebius (Abyss, Alien, Le cinquième élément), les costumes et le design de Giger (créateur de la créature Alien), la participation d'Orson Welles, la musique des Pink Floyd, de Magma, et des Tangerine Dream, et pour couronner le tout, l'empereur devait être incarné par Salvador Dali. C'est lui-même qui par ses excentricités et ses demandes de cachets exhubérant fera capoter le film, qui sera tourner des années plus tard par David Lynch, sans reprendre les travaux effectués par Jodorowsky. Cet échec marquera à jamais le réalisateur qui s'était énormément investi dans ce projet monumental.

Une petite vidéo pour cerner le personnage qu'il est à lui tout seul (attention, Jodorowsky est chilien, même si il vit en France depuis longtemps, son accent est à couper au couteau) : 

 

Comme toujours avec Alejandro Jodorowsky, l'art est une histoire de famille. Le seul acteur de la pièce est donc son fils, Brontis Jodorowsky, acteur de théâtre principalement, que l'on a découvert dès le plus jeune âge dans El Topo où il joue dans le plus simple appareil le fils de El Topo, interprété tout simplement par son propre père.

 

Voici la présentation officielle de la pièce :

Un gorille capturé dans la forêt africaine est embarqué dans un navire en direction de Hambourg, afin d'y être exposé au zoo. Pour sortir de cet enfermement, il décide de devenir homme.


Au prix d'intenses efforts, il réussit à acquérir la parole et devient un phénomène de music-hall. Ses progrès continus lui permettront d'accéder ensuite au statut d'humain, de gagner sa liberté et de devenir un richissime industriel.
Adoptant par la même occasion tous les travers humains et suivant l'exemple de ce qu'il a lui-même subi, il va exploiter et mépriser ceux qui l'entourent, jusqu'à prendre conscience de l'absurdité de la vie humaine.

Dans son adaptation Alejandro Jodorowsky accentue l'humour de Kafka et souligne la tragédie du gorille comme étant celle de tous ceux qui, pour trouver leur place et être acceptés en ce monde, doivent devenir " un autre ".

Aboutissement de la rencontre artistique entre Alejandro et Brontis Jodorowsky, le père et le fils au service du théâtre comme moyen d'accéder à la conscience, " Le gorille " propose un regard caustique sur notre vie moderne et suggère que la vraie liberté se trouve ailleurs que dans le modèle de "réussite " sociale imposé par le monde actuel.

 

Mon impression sur la pièce :

Déjà, le théâtre du Petit Montparnasse, pour ce qui ne connaisse pas, est une petite salle assez intimiste et très confortable.

Ensuite, la performance de l'acteur. Jouer un gorille devenu homme, on s'imagine facilement que c'est dur. Etre seul sur scène pour convaincre rend la chose encore plus compliquée. Pourtant, Brontis s'en sort à merveille. Les dix premières minutes m'ont laissé perplexe, et c'était également le cas des amis venus avec moi. On ne sait trop où naviguer, rire ou pleurer, et très vite on comprend que la pièce n'a pas tranché cette question. Au fur et à mesure, le personnage de gorille devient de plus en plus convaincant, et ce grâce à une performance de Brontis assez incroyable. C'est du jeu jodorowskien, c'est à dire avec les trips, l'acteur se mettant à hurler, pleurer, courir, faire le singe, interragir parfois avec le public, le tout en débitant son propos poétique et philosophique à vive allure. Très impressionnant!

 

En ce qui concerne le contenu de la pièce, il y a bien entendu une lecture philosophique à cette métamorphose. Elle n'est pas appuyée de manière lourdingue comme cela peut être le cas dans les pièces intellos, mais juste disséminée de manière très dispersée. On y voit un gorille qui pour échapper aux barreaux de la cage du zoo a choisi d'imiter les hommes dans une carrière de music hall, jusqu'à en devenir un à part entière. A l'orée de sa vie, il découvre que la liberté à laquelle il aspirait en devenant homme est factice, et que les hommes, si ils n'ont pas de cage autour d'eux, sont néanmoins bien enfermés dans un espace liberticide plus pernicieux. Une lucidité que les humains, dans leur absolu certitude, n'ont jamais acquise.

Il se rend compte alors que la sensation d'avoir évolué en passant de singe à homme n'était qu'une illusion, et remet en cause la crédibilité des grands hommes de l'académie qui le reçoit pour lui remettre un prix, réalisant qu'ils n'ont aucune légitimité, que leur condition d'homme ne leur donne pas une supériorité pour le distinguer lui le singe devenu homme.

Il finit par se souvenir de tout ce qu'il a réprimé en lui, son passé de singe, d'animal libre, et le confronte à l'illusion de liberté et de savoir qu'ont les hommes, et qu'il a eu en devenant l'un d'eux.

 

Je conseille donc bien entendu cette pièce, très mélancolique et philosophique, parfois très drôle, dont la performance marquée de Brontis Jodorowsky vaut le détour.

 

J'espère que mon premier article vous aura plus, je me doute qu'avec un sujet comme celui-là, je vais pas lever les foules, mais si j'ai pu donner au moins envie à une personne d'aller voir la pièce ou de découvrir le cinéma d'Alejandro Jodorowsky,  c'est largement suffisant pour moi.

En lien, des photos de la pièce.

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