C'est pas un coming-out. C'est l'idée floue et non-concrète d'en faire un. Un jour peut-être, mais pas maintenant. Laissez-moi du temps ...

J'étais là, dans la cuisine. C'était un repas animé, comme il y en a parfois lorsque ma soeur est présente. Sinon, on se contente de manger en silence. C'est comme s'il ne fallait pas qu'elle se doute qu'en son absence, la maison reste bien trop souvent plongée dans un calme paralysant.
Bref, ils étaient là, en train de rire et de plaisanter à propos de je-ne-sais-quoi, et moi je ne pouvais m'empêcher de les regarder, en me demandant à quelle vitesse ils perdraient leurs sourires si je leur annonçais. Je ne m'en sentais pas le courage, mais je tentai d'imaginer leurs différentes réactions.

Ma mère me regarderait avec ses grands yeux trop pleins de compréhension (ou ce qu'elle croit être de la compréhension), ses yeux qui me font pleurer à chaque fois et auxquels je suis incapable de résister. Les yeux qui signifient "Tu es ma fille, je te connais par coeur et je t'aime comme tu es. N'empêche que je me demande ce que j'ai raté."
Ma soeur ... est une inconnue. Comment prévoir la réaction d'une fille que vous voyez toutes les 3 semaines, et à qui vous n'avez pas adressé d'autres mots que "le pain, s'il te plait" depuis des années ?
Mon père aurait le regard de de celui qui ne comprend plus ce qui se passe autour de lui. Qui voit ses filles grandir et se métamorphoser sans rien pouvoir y faire. Des yeux d'époux, de père. D'homme.

Le moment de leur dire n'est pas encore venu, je le sais. Tout est trop confus dans ma propre tête pour que je puisse leur expliquer clairement ma situation. J'ai même jamais réussi à le prononcer à voix haute ! Je leur dirai quand ce sera officiel. Quand mes amis seront tous au courant, quand j'aurais une copine et que je connaîtrai ma tirade par coeur. Pas avant, c'est trop difficile. Et je ne veux pas pleurer. S'il-vous-plaît, je vous en supplie ... Donnez-moi le courage de ne pas pleurer.