Voici une lettre écrite par Gille Leroy (Alabam Song, Goncourt 2007), à l'occasion du procès qui a lieu en ce moment à Paris, autour des tortures dont a été victime un jeune homosexuel par 4 agresseur homophobes. Un texte magnifique et qui a le mérite de mettre les choses au clair.

D’abord, je voudrais vous dire: restez avec nous. Vous supplier de ne pas détruire ce corps qui vous fut donné à la naissance et dont le monde attend les oeuvres. Oui, le monde vous attend, la vie vous tend les bras. Aucun sida, aucun stigmate ne peut vous rendre plus intéressants au regard d’autrui; la maladie vous rendra  faibles, les traitements vous pourriront la vie et c’est tout.

Nul bénéfice à cela, nulle valeur ajoutée à votre identité.

Evitez les backrooms. Les backrooms, c’est la mort. Pas seulement celle des corps. C’est la mort de la pensée, de la parole, de l’affect: la négation de ce qui nous fait hommes. Et si c’est plus fort que vous (le désir, c’est plus fort que nous), si vraiment vous vous amusez et jouissez là, munissez-vous de préservatifs en nombre. Refusez  quiconque ne voudrait pas de préservatif (pourquoi  ne se protège-t-il plus lui-même?). Refusez d’inhaler les poppers car ils égarent durablement le discernement, altèrent la vision et l’ensemble des sensations et facilitent ainsi les actes de pénétration non choisis, non protégés et brutaux, sources de plaies qui seront autant de portes d’entrée pour le virus. La conjugaison alcool + poppers et/ou cannabis, et/ou cocaïne, livre le consommateur stupéfié à la merci de n’importe quelle situation dangereuse.

Bien sûr, la jeunesse aime le danger. C’est son romantisme noir, on dira. C’est la jeunesse, elle est comme ça et je ne vois pas pourquoi une nouvelle génération ne serait pas séduite par ce qui me séduisait.

Vous avez grandi en entendant que les trithérapies sauvaient désormais les sidéens pour de longues années. Elles soignent. Elles ne guérissent pas. Vous êtes si jeunes! Comment pourriez-vous vous projeter dans un traitement chimique à vie, alors que vous n’avez aucune connaissance du temps qui passe, du temps qui désarme même les plus forts. Votre corps est si neuf! Comment pourriez-vous l’imaginer abîmé par ces molécules qui enlaidissent et déforment les plus robustes constitutions, notamment à cause des lipodystrophies, ce déplacement des graisses qui creuse le visage pour faire gonfler le ventre.

Je vous parle des backrooms car elles semblent contribuer massivement au regain des contaminations (au passage, j’espère que les patrons de ces boîtes dorment sereins sur leur matelas de pognon et de cadavres) – vous pourriez m’objecter les rencontres sur le Net, me rétorquer que c’est toujours l’Inconnu en l’autre auquel on se risque, c’est toujours à l’aveugle qu’on y va. Et vous auriez raison. A ce détail près, un détail prophylactique: une rencontre faite sur le Net met en relation deux corps, non pas cent.

Je vous parle sans doute avec le ridicule d’un père – question de génération – mais alors un père qui saurait par cœur ce que vous traversez, qui serait passé par là, comme on dit, et qui n’aurait rien oublié de cette vie-là, ni ses joies furtives ni son désarroi. Je me fous d’être ridicule.  Peu m’importerait que vous moquiez mes paroles, si seulement vous aviez en poche un paquet de préservatifs pour la prochaine virée et la lucidité nécessaire pour les utiliser.

L’une des premières backrooms en France se situait rue Jacob à Paris. Elle s’appelait The Trap – traduction: Le Piège. Comment dire mieux?

Gilles Leroy

Lettre publiée à l'origine ici