Pour la première fois l'association "Les Oublié(e)s de la Mémoire" est conviée à la Journée du Souvenir qui se déroulera le dimanche 25 avril prochain. L'occasion de rendre hommage à Pierre Seel et à tous les homosexuels déportés sous le régime nazi.


Un récit. Non, pas de littérature pour lui, juste un témoignage. De la découverte de l'homosexualité à l'engagement pour la réparation de ce qui a ruiné des vies entières, Pierre Seel fut l'un des rares - sinon le seul - homosexuels à s'être levé pour la reconnaissance de la déportation de ces individus à la « sexualité dégénérée ». Le dimanche 25 avril auront lieu les commémorations du 65ème anniversaire de la fin des camps de concentration nazis, auxquelles Les Oublié(e)s de la mémoire, association civile homosexuelle qui milite pour la même reconnaissance que Pierre Seel, a été conviée.


 


Mémoires d'un homme.


Son autobiographie, Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, marque à sa parution l'exclamation de toute une communauté longtemps dénigrée et recluse. Pierre Seel raconte, prend soin de passer superficiellement sur les évènements de son enfance en Alsace, car c'est des énormités de l'Histoire qu'il veut traiter. Tout commence à Mulhouse dans son adolescence, alors qu'il fréquente les endroits « peu fréquentables », le square des zazous, les autres hommes, son premier amour... Jusqu'au jour où le seul vol d'une montre le mène dans un commissariat où il dépose plainte et, naïf, ne réalise qu'après coup qu'il a été fiché homosexuel. Le IIIème Reich d'Hitler n'a pas encore envahi l'Alsace, mais l'occupation ne tarde guère à venir. Dès lors, c'est la débâcle : saisie des systèmes policiers français, collaboration des autorités, interpellations, tortures, forcing des milices. Pierre Seel subit l'interrogatoire, donne l'aveu et se retrouve embarqué pour les portes de l'enfer. Certes, il n'a rien fait de mal - il est simplement « déviant ».
Alors l'homme va très vite se rendre compte de l'atrocité du nazisme. Il sera notamment confronté à la mise à mort de son amour de jeunesse, « Jo », que les SS donneront nu en pâture aux « féroces chiens de garde du camp » dans un massacre démonstratif. « Depuis, il m'arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de cinquante ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n'oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins. Pourquoi tous se taisaient-ils aujourd'hui ? Sont-ils donc tous morts ? »
Pierre Seel, pourtant, s'estime relativement heureux dans son récit. Il a en effet pu être naturalisé Allemand et sortir des camps, sous la condition toutefois de s'enrôler aux côtés des nazis. Quand il se croit « sauvé », c'est avec effroi encore qu'il appréhende ce qu'il fait malgré lui, soit les massacres de communistes lors des descentes en Europe centrale ou la visite d'un laboratoire de reproduction d'Aryens. Lorsque le nazisme sera réduit, Seel s'en retournera en France, mais le traumatisme impose la loi du silence : il se marie, a des enfants, sans doute comme il l'explique à cause de cette honte qu'on lui a cultivé. Il finira par divorcer, avouant une nouvelle fois sa préférence, mais dans un contexte différent. Pierre Seel se lève pour la reconnaissance de la déportation des homosexuels, aidé de personnalités telles que Jean Le Bitoux - cofondateur du magazine Gai pied en 1979, activement engagé pour la reconnaissance des droits homosexuels. Le 25 novembre, à Toulouse, Pierre Seel meurt à l'âge de 82 ans. C'est trois ans plus tard que le maire de Toulouse inaugure la rue Pierre-Seel, le 23 février 2008. La plaque indique bien : « Rue Pierre-Seel (1923-2005) - Déporté français pour homosexualité ». Aujourd'hui, la mairie de Mulhouse, ville natale de Seel, a pour projet de faire paraître une plaque commémorative sur l'immeuble qui remplace désormais la maison des parents de l'homme. Cette plaque devrait comporter également d'autres noms de déportés homosexuels et sera inaugurée le 15 mai prochain.


 


Les oubliés de la mémoire collective.


La déportation des homosexuel(le)s dans l'Europe nazie, il est vrai, n'est pas toujours mise au premier plan dans la conception de la Shoa ; pourtant, le génocide n'a pas touché les minorités « raciales » uniquement. Le régime d'Hitler ne saurait se réduire au simple racisme : le nazisme est une doctrine xénophobe dans son sens plein, c'est-à-dire qui va au détriment des autres, des « différents », ressortissants de toutes sortes. Outre les hostilités face à la foi, la « race », l'opinion, la sexualité a été aussi concernée que tout autre motif considéré valable et légitime pour la déportation. Les recherches se trouvent aujourd'hui en mesure d'estimer avec certitude que 63 hommes français auraient été déportés pour violation du paragraphe 175 nazi qui qualifiait le rapport sexuel entre hommes (uniquement) d'inhumain et de contre nature. De leur côté, on est forcés de reconnaître que les gouvernements français n'ont pas forcément opté pour la protection - le régime de Vichy dans sa collaboration avec le Reich, élève en 1942 la majorité sexuelle pour les actes homosexuels à 21 ans, ceci occasionnant une répression accrue vis-à-vis des gays - ni pour la réparation - il faut savoir que la loi de Vichy est reprise dans l'article 331 du Code Pénal sous le gouvernement de la Libération, puis Paul Mirguet, député UNR de Moselle sous De Gaulle, prend un amendement qui classe l'homosexualité « fléau social » quand l'article 38 de la Constitution octroie au gouvernement le droit de prendre les mesures nécessaires pour lutter contre ces « fléaux sociaux ». D'autres articles, amendements et évènements contribue à la marginalisation de cette « sexualité déviante ».
Les discriminations légales ne seront abrogées qu'en 1981 après les luttes contre cet article 331 ; Robert Badinter, ministre de la Justice, amnistie dans un projet de loi l'homosexualité de sa classification en tant qu'outrage public à la pudeur, ainsi que de son caractère « contre nature » lorsqu'elle est pratiquée avec un mineur de 18 ans - la majorité sexuelle des homosexuels étant alors maintenue à 21 ans ; à l'élection de François Mitterrand à la Présidence, le ministre de l'Intérieur, Gaston Deferre, fait supprimer les groupes de contrôles des homosexuels à la préfecture de police, de même que tous les fichiers « hérités » de l'occupation, et le ministère de la Santé refuse de garder l'homosexualité sur la liste des maladies mentales comme il l'avait accepté en adoptant en 1968 la liste de l'OMS. On connaît ensuite la progression des droits des homosexuels, entre PaCS et obstacles.
Lorsque Pierre Seel demande à être reconnu en 1990 par l'Etat comme « déporté homosexuel », il ne se doute pas qu'il devra attendre quatre ans. Seulement, par quelque amère ironie peut-être, il ne sera pas en 1994 reconnu « déporté homosexuel », car le statut n'existe pas en France, mais « déporté politique ». Combien de survivants de la Shoa, comme lui, ont subi ce joug prolongé de l'aliénation sociale ? Comment donc a-t-on pu se planter autant ?


 


Plus que se souvenir pour refuser l'oubli.


A quoi nous servirait l'Histoire, la mémoire de ces hommes et de ces femmes - les lesbiennes envoyées en camp étaient considérées pour la plupart « asociales » au même titre que les malades mentaux, les chômeurs, les handicapés, les prostituées, etc. - si nous n'en tirerions pas les conclusions nécessaires ? « Dans la haine nazie, il n'y a rien de rationnel... Nous ne pouvons la comprendre. Mais nous pouvons et devons comprendre d'où elle est issue, et nous tenir sur nos gardes. Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire, parce que ce qui est arrivé peut recommencer. » Primo Lévi, déporté juif italien, le souligne. Ce qu'il doit y avoir de pire dans ces personnes fut certainement le traumatisme doublement silencieux de la Libération. Ne pas parler des camps. Ne pas parler de la cause de la visite des camps non plus. Aujourd’hui que les sociétés occidentales prennent en compte dans le texte ces communautés sexuelles, la reconnaissance n'est pas encore totalement acquise. Mariage, adoption, lutte contre l'homophobie sont autant de causes pour lesquelles nous nous battons encore. L'homosexualité en France n'est pas née en 1981, non, elle avait une Histoire bien avant, d'où l'importance, quelque part, du souvenir. Faudra-t-il rappeler le système de l'ARDOISE d'il y a tout juste deux ans ? Nous sommes en situation de changements, reste à savoir dans quel sens les opérer. Rappelons-nous cette expression de 1918 : « plus jamais ça ». Souvenons-nous de ceux qui ont malgré eux, malgré nous aussi j'espère, trouvé la mort dans l'un des plus grands massacres jamais connus pour que nous, au XIXème siècle, puissions vivre comme eux ne l'ont pu et aller de l'avant, vers un avenir.


La Journée du Souvenir aura lieu dimanche 25 avril 2010 dans plusieurs villes de France, en présence de représentants de l'Association Civile Homosexuelle du Devoir de Mémoire Les Oublié(e)s de la Mémoire qui dévoilera une plaque à la mémoire de Pierre Seel et des autres déportés homosexuels français. Plus d'info ici et .


A noter : Jean Le Bitoux nous a quitté le 21 avril dernier.