"- Papa, j'aime une fille." Il m'a regardé, a rigolé. "- Tu es sérieuse ? "- Oui." Non, Papa. Je ne plaisantais pas, et j'aurais tellement aimé que tu le prennes aussi bien que Maman.

Le soleil brillait, les oiseaux chantaient et mon coeur battait, contre la cage qui l'enveloppait, d'une façon peu commune. Des craintes, des doutes, des interrogations, un soulagement futur. Je devais en parler. Cela faisait déjà quelques mois que j'étais avec ma copine et ne rien dire à mes proches me faisait plus de mal que de bien. J'avais 12 ans, lorsque j'ai découvert ma bisexualité et 13 quand j'ai enfin trouvé le courage de vider mon palpitant du poids qui lui pesait lourd. Je me souviens avoir compter le nombre de pas qui me séparaient de la cuisine avant d'y pénétrer. Je me souviens de mon rythme cardiaque qui ne faisait qu'augmenter au fur et à mesure que le temps passait. J'entrais dans la cuisine et m'installais sur une des chaises. Comme je l'avais prévu, mon père n'était pas à la maison et j'en étais soulagée.

Ma mère et ma grande soeur, âgée de 30 ans à l'époque, me regardaient. Elles avaient tout de suite deviné qu'une discussion sérieuse allait s'engager dans ce petit espace légèrement meublé. Mes doigts entrelacés sur mes genoux, j'attendais. Quoi ? Pouvoir aligner deux mots. Il devait être midi, et j'entendais les aiguilles tourner lentement au-dessus de ma tête. Quand j'avais daigné lever les yeux, mes pupilles s'étaient plongées dans celles de ma soeur qui m'encourageait à dévoiler. Mon aînée, la femme parfaite. Celle que j'ai toujours admiré, toujours adoré, adulée. J'avais pris une inspiration plus grande que les autres et avais soupiré bruyamment. J'avais peur de me dégonfler alors je me jetais à l'eau.

"- Je ..."

Silence. Comment leur dire ? J'avais foncé tête baissée sans n'avoir rien préparer. Je m'éclaircissais la gorge.

"- J'aimerais vous parler de mon amie"

Le "e" étant muait, elles ne pouvaient pas se douter que je parlais d'une fille et non d'un garçon alors ma mère prit la parole à son tour, lançant un : " De ton copain ? ". J'avais fait un mouvement de la tête, en signe de négation.

"- En fait, c'est... Ma copine."

Alors elles avaient ouvert les yeux, en signe d'étonnement. Je les regardais, mon coeur prenant des virages plus serrés les uns que les autres. "Ta copine ?". J'acquieçais. J'attendais les reproches les paupières closes, qui ne venaient pas. Contre toutes mes attentes, je les vis sourire. Et là, c'est l'implosion de joie. Je me sentais libérée, mais le plus dur restait à faire : Mon père. Nous avions parlé, longtemps. Je leur avais tout raconté, du début jusqu'à l'heure d'avant où je la serrais dans mes bras.

Quelques semaines plus tard, nous étions allés au restaurant, en famille. Il n'y avait pas de célébration particulière, c'était habituel de se retrouver dans ce petit chinois à une dizaine de kilomètres de chez nous. J'étais en diagonale de mon père, en face de mon beau-frère et entourée de ma soeur et de ma nièce. Les rires fusaient, les sourires claquaient, les paroles s'échangeaient et de fil en aiguille la discussion avait dévié sur l'homosexualité et la bisexualité. Mon père, le conformiste qui aimait que tout soit fait dans la nature de la vie ne supportait pas l'idée de voir deux personnes du même sexe ensemble. Je connaissais son point de vue, je me doutais de sa réaction. Et je les voyais bien, ces regards que ma soeur me lançait. Elle vérifiait si tout ce qu'il racontait ne me bousculait pas trop. Oui, ça me blessait. Oui j'avais mal, quand il disait que c'était du grand n'importe quoi. Oui, je souffrais, je brûlais intérieurement. Comment faire autrement ? Les yeux baissés sur mes pattes à la carbonara, j'écoutais. Pourquoi ? Je n'en savais rien, je ne contrôlais plus mon corps et mes sens. La colère m'envahissait petit à petit et soudainement, ne voulant pas le laisser me descendre inconsciemment, je plantai mes prunelles dans les siennes.

"- Papa, j'aime une fille."

Silence. Mon beau-frère qui avale de travers et ma nièce qui s'étouffe avec son coca. J'avais vu son visage se décomposer pour redevenir, quelques instants après, impassible. Je savais, que c'était un mauvais présage et pourtant... Pourtant, il avait rigolé. D'un rire si ironique, qu'il résonnait dans mes oreilles et m'arrachait les tympans. Je l'avais dit. À mon père. Je n'en revenais pas et me maudissais. La table grimaçait autant que moi, et je sentais la main de ma soeur se poser sur la mienne, qui aurait pu déchirer mon jean tellement elle était tendue. Elle me la sera fort, pour me montrer sa présence. Je lui glissai une oeillade et reporta mon attention sur mon géniteur qui avait cessé, me dévisageant d'un regard sévère. Mon coeur était sur le point de lâcher.

« - Tu es sérieuse ? »

J'avais acquiescé. Il m'avait sondé une deuxième fois durement avant de pousser son assiette, me balançant à la figure que je le dégoûtais. Je déglutis, difficilement. Il demanda l'addition et se leva pour sortir du restaurant. Les larmes aux bords des yeux, je me calai dans les bras de mon aînée.

Quelques mois après ma révélation, il commençait à digérer (non sans l'aide de ma mère) mais me conseilla de ne pas me montrer à lui dans les bras d'une fille. Je devrais faire attention. Depuis, deux ans se sont écoulés et la l'opinion de mon père c'est arrangé en un : " Tu fais ce que tu veux, du moment que je ne vois rien." Depuis ces deux ans, ma copine est décédée, ma soeur et ma mère sont toujours là pour me soutenir dans mes relations, ma nièce est fière de moi, mon beau-frère me sert de confident et je suis heureuse.