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Coming-out : moi, Baptiste, seize ans et des poussières, mourrais

Le goudron était chaud et agréable contre ma joue droite, en cette belle journée d’été. Bien que je sois sonné, une expression de soulagement illuminait ma figure. Le goudron était chaud, et le sang qui l’inondait aussi. Mon sang. En ce vendredi 5 juin, moi, Baptiste, seize ans et des poussières, au seuil de ma vie, mourrais.

Le goudron était chaud et agréable contre ma joue droite, en cette belle journée d'été. Bien que je sois sonné, une expression de soulagement illuminait ma figure. Le goudron était chaud, et le sang qui l'inondait aussi. Mon sang. En ce vendredi 5 juin, moi, Baptiste, seize ans et des poussières, au seuil de ma vie, mourrais.

Pourtant, tandis que mes dernières secondes s'écoulaient, de ma fenêtre, on pouvait voir des oiseaux dans le ciel, on pouvait entendre des chiens aboyer dans la rue d'à côté. Mais ce n'était ni ce que ma mère vit, ni ce qu'elle entendit. Elle ne vit que mon corps inerte, n'entendit que ses propres sanglots. Sans le savoir, j'ai provoqué en me suicidant un festival de pleurs, cris, éclats en tout genre. De ma mère d'abord, puis de mon père, quoique moins fort. Puis il y eu ma meilleure amie, effondrée, et le meilleur ami de Grégoire, tellement énervé qu'il faisait trembler les murs de sa maison d'un seul rugissement. Grégoire, lui, ne dit rien. Il resta pétrifié par la nouvelle, un chat lui tordant la gorge si furieusement qu'il en avait du mal à respirer.

Si j'avais voulu simplifier mon histoire, j'aurai pu dire que Grégoire est la cause de mon suicide, et que je le déteste. Mais en réalité, ce sont toutes les personnes citées et bien d'autres visiteurs de ma vie qui m'ont permis de quitter ce monde, et je l'aime. J'imagine que si vous lisez ceci, c'est que vous avez envie de connaître mon histoire, de considérer mon sort. Que, vous délectant de mes malheurs, vous en tiriez un plaisir sadique, ou que vous pensiez être sur le point de déprimer par ma faute, vous ne sortirez pas indifférents de ce spectacle. Car c'est mon entourage qui m'a poignardé. Ils m'ont déçu, abandonné, renié. Alors, on commence ? Grégoire...

Un soleil radieux inonde ma chambre alors que Grégoire est assis sur mon lit. Enfin, sa position tend plutôt vers l'affaissement total. Rien à faire. Il est trop beau, non pas dans le sens normal du terme - vous savez, ces mannequins maquillés et si peu naturels - plutôt en ce sens : quand je le vois, dans ses gestes, dans son attitude, dans ses regards, tout me donne envie de lui sauter dessus. Mais voilà, malgré tous mes sous entendus, mes tentatives désespérées afin qu'une lueur de doute s'installe dans son esprit, Grégoire n'a toujours pas compris que je suis vraiment gay, car je n'ai jamais osé lui dire explicitement. Et pourtant, entre les « tu sais que t'es vachement sexy toi » lorsqu'on entr'aperçoit son ventre au moment d'enlever son pull, les « je t'aime » lors des longues parties de le-premier-qui-détourne-le-regard-a-perdu... il aurait dû, je ne sais pas, y penser au moins !

« Hé j'ai une putain d'idée ! » Et quelle voix...

« De quoi ? »

« Toi qui aime bien faire genre t'es gay, on va faire semblant d'être ensemble, et on va voir tes parents, et tu leur fais ton coming-out ! »

Une putain d'idée. Putain. Il a l'air de la trouver si bien... Ça me permettrait de voir la réaction de mes parents. Ça lui ferait plaisir. Ca... Il est déjà hors de ma chambre, m'invitant à lui prendre la main... Allez, quelques minutes...

« Ok, mais on leur fait pas croire longtemps, hein ? Je n’ai pas envie de voir ma mère faire une syncope... »

« Ouais ouais, t'inquiètes ! »

Nous descendons donc, main dans la main - et quelle main - en direction du salon. J'appelle mon père et ma mère, et je les invite à s'asseoir sur le canapé. Ma mère a l'air inquiète, mon père ne comprend pas. Grégoire se retient tant bien que mal d'exploser de rire.

« Papa, maman. J'ai quelque chose d'important à vous dire. Pour moi, pour vous. Je... je suis homosexuel, et j'aime Grégoire. »

Ma mère a les yeux écarquillés, devient rouge. Mon père se lève à la même vitesse que le monde s'effondre autour de moi. Il rejoint ma mère au niveau du coloris.

« QUOI ? »

Grégoire explose de rire. Je ris aussi, difficilement. Mes parents n'y comprennent plus rien. Il lâche ma main. Mince, c'était bien. Mes parents se regardent, nous regardent. Mon père n'a pas du tout apprécié la plaisanterie.

« On n'a pas idée de rigoler avec des choses pareilles, j'allais presque te jeter dehors. » Je m'arrête, le regarde.

« Tu... ferais ça ? »

«  Oui. »

« C'est vrai ? Je veux dire... »

« Oui. »

« Mais je, je suis ton fils ! »

« Mon Baptiste à moi n'est pas pédé. »

Je pars. Abattu. J'arrive dans ma chambre, Grégoire est fier. Il me regarde avec des yeux pétillants. J'aurai tellement aimé qu'il me prenne dans ses bras, qu'il m'embrasse. Si ça se trouve, il n'attend que moi... si ça se trouve je n'ai qu'à dire ces quelques mots... J'y vais ? J'y vais.

« Hem... je... Grégoire ? »

« Quoi ? Bah t'as l'air tout triste mon pauv'chou ! »

« Je... peux te dire quelque chose d'important ? »

« Hé mais souris mon gars la vie est belle ! »

« Je suis gay... et je t'aime. »

« Haha ha, c'est ma blague ça. Paye les copyrights ! »

« Grégoire ? »

« Ouais ? »

« C'est vrai... »

« Tu déconnes ? »

« Non. »

Il me fixe. Les yeux dans les yeux. Mille choses se bousculent dans ma tête. Tout ce flux d'idées se déverse dans mes yeux et coule dans mon regard jusqu'à lui. Je lui crie que je l'aime de toutes mes forces. Je hurle, je l'AIME. Il me regarde toujours aussi fixement. Le temps de sa réaction, tout se suspend. Le tapotement de ses doigts sur le bois du lit révèle la tempête qui fait rage dans son esprit.

« Non. »

L'ouragan de ses pensées engloutit le ruissellement de mes passions, je deviens pâle. Et son flot m'assène un coup violent, alors qu'il n'a toujours pas détourné ses yeux. Soudain il s'en va, sans un regard en arrière. Je l'entends saluer ma mère.

« Au revoir, Madame. »

Seul. Je suis seul. Cela fait maintenant trois ans que je sais que je suis gay, trois ans que j'espère rencontrer l'Homme. Grégoire, c'était mon premier amour, mon premier espoir. Mon premier faux espoir aussi. Je m'allonge. Je n'en peux plus. Je suis mentalement mort. Mon esprit se déconnecte, je suis incapable de penser quoi que ce soit. Tout tourne lentement autour de moi. Mode off.

Voilà comment la vie vous dégoute en une heure. Blond aux yeux bleus. Le pied. Et tous ces gens qui vous envient... Oui mais voilà. Ça ne change rien. Les gars hétéros ne sont pas plus attirés par les blonds aux yeux bleus que par le chat de ma grand-mère. Et dieu sait que ma grand-mère a un chat horrible. Je déteste faire de l'humour en déprimant, ça ne me fait plus rire. Dormir. Si seulement je pouvais dormir. Là. Sur mon lit. DOR-MIR !

Et mon père, et ma mère ? Comment faire maintenant ? Le dilemme de tout gay est de savoir comment ses parents vont réagir à l'annonce de son attirance pour les gens du même sexe. Et je sais. Une torture. Et quand je me serai décidé à leur dire, ils se sentiront doublement trahis : j'ai largement sous-entendu que je ne suis pas gay. Appeler Maëliss...

Maëliss n'est pas « tout » pour moi : elle « est » moi. Nous sommes une même entité en deux corps : l'un masculin, l'autre féminin. L'un blond, l'autre brune. Mais nous nous accordons tellement que chacun peut prévoir la réaction de l'autre à l'avance, le tout étant d'arriver à surprendre. Un jeu auquel nous nous amusions jusqu'à ce que Maëliss tombe amoureuse, car cet amour s'est révélé réciproque. Depuis, Maëliss est heureuse. Depuis, Maëliss passe des soirées folles, que dis-je, des nuits merveilleuses avec son homme... Et moi j'essaie de l'appeler, mais elle ne répond pas. Elle est avec son mec. Je passe après. Alors j'attends. Tic. Tac. « Grégoire n'est pas prêt. » Tic. Tac. « Tourne autour du pot, habitue-le au sujet... Tâte. » Tic. Tac. Maëliss... « C'était tellement super hier soir t'imagines même pas ce qu'on a fait ! » Tic. Tac. J'imagine. Je ne peux pas m'empêcher d'imaginer. Tic. Tac. Salope. Tic. Tac. Jaloux. Tic. Tac.

MAIS QU'EST-CE QUE JE FOUS DANS MON LIT DE MERDE A ATTENDRE COMME UN CON QUE LA VIE TOMBE DU CIEL DIRECTEMENT DANS MES MAINS ??? JE DEVRAIS SORTIR, JE SAIS PAS, AVOIR UNE VIE ET PAS VEGETER INUTILEMENT DANS LE DRAME SENTIMENTAL QU'EST MA JEUNESSE !!! Tic. Tac. Je suis bon à tuer. Tic. Tac. Qu'on me tue. Tic. Tac. Dormir...

Il est quatre heures du matin. Je sue. J'ai froid. Ma chambre n'a pas changé, c'est un bordel. Et j'ai encore déprimé hier soir... Et toujours le même schéma : je me déteste parce que je déprime, et que de toute façon déprimer ne fait pas avancer les choses, ça me fait seulement perdre du sommeil. Ah mais je ne vais pas recommencer ! Dor-mir ! J'espère que Grégoire saura ne rien dire. En tout cas, Julien, son meilleur ami, le saura. Sûr. Julien...

 

Fin de la première partie.

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loloroyelgato
 
Date 12/01/2014 15:51

J'ai beaucoup aimé. Malgré quelques fautes je trouve que c'est très bien écrit. Bravo !


Haerthil
 
Date 04/01/2013 2:35

Avez-vous remarqué que la nouvelle entière est disponible (cf le premier message de ce sujet) ?


Culotte
 
Date 26/11/2012 19:11

Style intéressant, j'aime vraiment. J'attends la suite impatiemment. Mais ouais, t'as un truc qui fait qu'on a envie de lire la suite, qu'on l'attend ;). Allez, bonne chance.


shaman75
 
Date 31/08/2012 23:11

J'aime énormément et cela a comblé mon ennui.


Shimisoldiers
 
Date 18/08/2012 10:53

Mon dieux une suite c'est trop bien et super captivant!


Souricette
 
Date 02/09/2011 19:19

J'aime beaucoup.


Haerthil
 
Date 24/08/2011 17:17

J'ai fais les manipulations pour éviter le bug =] Tu peux le lire maintenant.


Souricette
 
Date 22/08/2011 1:23

Coooooooooooooool ! Edit : Pas coooooooooooooooool la page ne s'affiche pas. Motif : Ce membre essaye de t'envoyer son adresse...patati..patata...


Haerthil
 
Date 22/08/2011 1:19

L'ensemble de l'histoire (complète et revue) est disponible sur mon blog zag...


gemeaux83
 
Date 05/01/2011 19:41

Vraiment un très beau texte ... on peut y ressentir toute l'émotion qu'il ressent ... franchement continu, tu écris super bien. ^^


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